La Vie Protestante neuchâteloise
n° 160 • décembre 2003
Et si on chantait «Pas sur la bouche»
cinéma

Le cinéaste français Alain Resnais exhume au mot près une opérette des années 20. Un grand film expérimental et jubilatoire.

Lors d’un séjour aux Etats-Unis, Gilberte Valandray  (Sabine Azéma) a épousé en premières noces l’Américain  Eric Thomson (Lambert Wilson).  Pour des raisons exclusivement  buccales, ce mariage a tourné au vinaigre. Par chance,  le consul de France a omis de légaliser cette union, celle-ci n’est  de fait pas reconnue en France. Rentrée à Paris, la malheureuse  Gilberte s’est consolée en se mariant avec Georges Valandray  (Pierre Arditi), un ponte de la métallurgie qui ignore tout du passé  de sa femme. Par pure coïncidence, Georges Valandray entre un  jour en relation d’affaires avec Eric Thomson… Non, vous ne  rêvez pas, ainsi commence le nouveau film d’Alain Resnais, l’un  des grands maîtres du cinéma français! Mais où a-t-il bien pu aller  chercher cet argument digne du théâtre de boulevard ou, pis encore,  de l’opérette la plus gnangnan?… Eh bien, justement, il s’agit  bien de cela, une opérette! «Pas sur la bouche» est en effet adaptée  de l’un des fleurons du genre créé en 1925 par le librettiste  André Barde et le compositeur Maurice Yvain (dont Arthur  Honegger louait le talent).

Grand cinéaste cérébral (au sens noble du terme), Resnais ne s’est nullement fourvoyé… Au contraire, son film est à notre sens l’une des expériences cinématographiques les plus excitantes du moment.




Depuis son recyclage étourdissant d’une flopée de tubes franchouillards dans le déchirant «On connaît la chanson» (1997), on le sait capable des détournements les plus surprenants. Précisons tout de suite que Resnais ne traite pas du tout par le mépris ou l’ironie son matériau de base, qu’il considère comme une véritable oeuvre artistique d’une absurdité singulière - déjà soulignée à l’époque! Reprenant de la manière la plus fidèle (au mot près) cette opérette, le réalisateur se met au défi d’en faire du pur cinéma - il avait déjà relevé non sans succès pareille gageure avec «Smoking / No Smoking», la pièce de théâtre d’Alan Ayckbourn réputée injouable. C’est pour cette raison que Resnais a choisi de faire chanter des acteurs (plutôt que de faire jouer des chanteurs), forçant ses comédiens fétiches à donner de la voix… Décoiffant!

Vincent Adatte

   
   
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