La Vie Protestante neuchâteloise
n° 161 • février 2004
Nous ne sommes pas tous égaux face au silence
édito

Entre deux moteurs qui vrombissent, deux marteaux-piqueurs qui rugissent, entre deux natels qui nous hèlent, deux voisins qui s’engueulent, avec de la musique - merci à l’inventeur de la techno! - et des infos qui nous gavent, au bistrot, dans l’ascenseur, au magasin et jusqu’au «petit coin», dans ce concert (!) de nuisances sonores qui peuplent, polluent - c’est rien de l’écrire! - le quotidien de l’homme occidental contemporain, le silence prend les traits d’une délivrance, d’une aire de repos, d’une plage abritée des empêcheurs de contempler, de méditer, de respirer en rond. Le nouveau luxe!

Très zen! Un baume pour ceux qui se soucient de leur âme, une goutte d’huile permettant de dégripper la porte ouvrant sur le moi profond.

Ce silence est au bruit ce que la lumière est à la pénombre: une touche d’essentiel, d’authenticité, une bouffée d’oxygène dans un monde opaque, obsédé par une stérile fuite en avant jalonnée de performances et de stress. Ce silence réclamerait pour édito une page blanche, que chacun remplirait, lentement, au gré de ce qui viendrait à la surface de sa conscience et de son inspiration.

Et pourtant, pas d’espace laissé vierge! Car le concept de silence ne se limite malheureusement pas à une dimension de jouissance intérieure. Le silence ne fait pas que s’installer, rayonner - au prix certes de l’angoisse parfois -, qu’autoriser et enrichir une rencontre sans masque avec qui nous sommes en vérité. Le silence n’est pas que spirituel, il a une face cachée aussi, plus terre-à-terre.  Une face de violence, de honte! Ce silence-là est asséné, imposé de force.

«Le silence n’est pas que spirituel, il a une face cachée aussi, plus terre-à-terre. Une face de violence, de honte! Ce silence-là est asséné, imposé de force»

Il frappe - au figuré mais également au propre souvent -, il réduit, il bâillonne: des nuées de femmes condamnées à l’esclavage sexuel, d’autres battues, violées, des enfants contraints de s’esquinter dans des travaux de misère, des hommes torturés en raison de leurs convictions, des déportés, des clandestins emprisonnés dans leur peur de la dénonciation... Stoppons ici une liste susceptible de s’étirer à l’infini, ou presque.

Que cet énoncé, que d’aucuns qualifient volontiers d’autoflagellation, peut tristement paraître «bateau»! Eternelle rengaine bien culpabilisante sur les plus défavorisés que nous! Mots en l’air, faciles, pour désigner une abstraction! Certes, mais faut-il dès lors, sous peine d’être taxés, entre autres, de récurrence barbante, nous taire, donc faire silence? Nous accommoder - donc cautionner dans un sens - d’un système fonctionnant en grande partie sur l’injustice, l’exploitation, le scandale, l’abus de pouvoir? La question fait passer, puis repasser un, deux, mille anges...

Il est difficile aujourd’hui de regarder plus loin que notre petit ego, de ne pas demeurer les yeux rivés sur notre nombril, notre intérêt spécifique. Devons-nous nous résigner à (r)avaler notre langue, à «laisser couler»? Le silence, après tout, n’est-il pas aussi fait pour être rompu? Du bruit que nous ferions à le briser naîtrait peutêtre un nouvel idéal?!?...

Laurent Borel

   
   
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