La Vie Protestante neuchâteloise
n° 161 • février 2004
Abracadabra
livres

Ce pourrait être un roman noir. Le décor est planté dans les bas-quartiers de Brooklyn, à l’extrémité du pont du même nom, un endroit avec ses boutiquiers, sa population de toutes origines, son Foyer de garçons Saint-Vincent, son centre de méditation zen, ses malfaiteurs... Tout est en place pour nous plonger dans une ambiance délétère, lourde et mystérieuse. Ce pourrait être un roman policier. Dès le départ, l’énigme est posée avec ses ingrédients classiques. Franck Minna a une agence qui se livre à des activités louches sous le couvert d’une entreprise de déménagement. Il a embauché quatre adolescents sortis de l’orphelinat, frustres, baraqués et sympathiques. Il est liquidé sauvagement, retrouvé en piteux état, et meurt à l’hôpital où l’avaient transporté ses assistants. Qui est responsable du crime? Les garçons voyaient en lui un père. Ils entreprennent de trouver le coupable. Leur enquête est difficile. Les indices donnés par des personnages hétéroclites s’embrouillent. Après maints rebondissements, il faut attendre le dernier chapitre pour que l’affaire soit éclaircie. Et pourtant, ce livre n’est pas noir et l’énigme est très accessoire. Il nous plonge dans un monde surprenant. L’auteur confie la narration à un des quatre orphelins: Lionel. Lequel est affecté d’une maladie rare: le syndrome de Gilles de la Tourette. Bien connu des psychiatres, il entraîne des comportements étranges, en particulier des délires verbaux incontrôlés. Lionel nous en fait malgré lui la démonstration. Les mots et les phrases donnent lieu, dans sa bouche, à des bizarreries phoniques, des contre-sens ou des contrepéteries. Il faut la patience et l’amitié de ses compagnons pour qu’il puisse garder sa place dans l’équipe des «minnamens».

D’autant plus que cette logorrhée s’accompagne d’un besoin irrépressible de toucher ses interlocuteurs et de palper tout ce qui passe à sa portée. On imagine à quels tourments une telle maladie condamne celui qui en est affecté, à plus forte raison un adolescent. L’intérêt du livre est de nous faire entrer dans le monde de la maladie psychique. L’art de l’écrivain, par une habileté stylistique peu ordinaire, rend cette plongée attachante, supportable, et même, à plusieurs reprises, pleine d’humour. Il est possible que Jonathan Lethem, à moins de quarante ans, se révèle comme une valeur sûre du roman américain. Il est juste aussi de souligner la réussite de la traduction. Il n’est pas évident de transposer de l’anglais américain au français les folies de style et les onomatopées caractéristiques du syndrome de Gilles de la Tourette.  

Jonathan Lethem

Les orphelins de Brooklyn

Ed. de L'Olivier, 2003


Michel de Montmollin

   
   
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