La Vie Protestante neuchâteloise
n° 162 • mars 2004

Le cinéaste italien Marco Bellocchio revient sur l’affaire Moro avec «Buongiorno, notte». Un exercice de lucidité indispensable pour qui voudrait recommencer à croire.

«Il pose sur ses protagonistes un regard critique, dénué de toute complaisance, dépourvu de toute empathie, ne cédant jamais à la mélancolie de la déception révolutionnaire»

Marco Bellocchio est l’un des derniers cinéastes de sa génération à s’entêter (voir notre encadré). Après le très grinçant (et profond) «Sourire de ma mère» (2001), qui racontait le désarroi d’un fils opposé (à juste titre) à la béatification de sa mère, Bellocchio signe avec «Buongiorno, notte» une oeuvre d’une densité rare... Librement adapté du livre d’Anna Laura Braghetti, son dernier film en date retrace la séquestration et l’assassinat d’Aldo Moro (dont on découvrit le corps le 9 mai 1978) par les Brigades rouges, mais du point de vue de l’une des complices des terroristes, Chiara (Maya Sansa), la seule femme du groupe. Avec une économie de moyens remarquable, le cinéaste décrit sans aucune complaisance la dérive mortifère d’un certain type d’engagement. Pris au piège de leurs convictions, une poignée de jeunes gens s’adonnent à un ersatz sinistre de jugement du peuple (pourtant désespérément absent). Captive de cet «emportement de soi» caractéristique de toute idéologie, Chiara rêve pourtant (au sens littéral du terme) d’une autre issue - l’échappée (trop) belle de Moro proposée en guise d’épilogue atteint des sommets d’émotion!

S’il ne fait pas mystère de la terrible solitude de Moro (lâché par sa famille politique), l’auteur des «Poings dans les poches» se refuse à évoquer une (possible) instrumentalisation des Brigades rouges par des services secrets italiens soucieux de se débarrasser d’un homme politique gênant - il était sur le point de faire alliance avec les communistes. Avec une belle humilité, Bellocchio reste obstinément claquemuré dans l’appartement (tombeau) de ses protagonistes, en attente du moindre signe qui pourrait expliquer (mais non légitimer) leur terrifiante insensibilité! A ses yeux, très affûtés, cette tragédie tire son origine du fol espoir né avec la fin de la Deuxième guerre mondiale (reconstruire un monde plus juste); la vieille génération reportant sur la nouvelle toutes ses désillusions, avec les effets désespérants que l’on sait!  

Vincent Adatte

   
   
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