La Vie Protestante neuchâteloise
n° 163 • avril 2004
Monstre ou victime… telle est la question
cinéma

A la fin des années quatre-vingt, Aileen Wuornos comet six meurtres dans l'état de Floride. Pour les amateurs de formules creuses, elle est l'une des premières tueuses en série (serial killer). Comment en arrive-t-on à ce genre d’extrémités? Comme de coutume, la réponse gît dans une enfance cruellement meurtrie. Sexuellement abusée dès son plus jeune âge, Aileen s’est prostituée à partir de treize ans. Au même âge, elle tombe enceinte pour la première fois (ce ne sera pas la dernière). Les années passent, notre héroïne s’habitue à faire le tapin le long de l’autoroute, s’offrant aux automobilistes et camionneurs de passage. En 1989, Aileen s’éprend d’une jeune fille en rupture de ban nommée Selby Wall. Elle voit dans cette relation sans hommes une sorte de dernière chance affective.

Pendant neuf mois, Aileen s’efforce d’assurer la subsistance de «son couple». C’est durant cette même période qu’elle tue neuf de ses clients. Arrêtée en 1990, elle est condamnée à la peine capitale. Tout au long de son procès, elle n’aura eu de cesse de clamer son statut de victime ayant agi en état de légitime défense. Aileen attendra près de douze ans l’application de la sentence.

«Tout au long de son procès, Aileen n'aura eu de cesse de clamer son statut de victime ayant agi en état de légitime défense»


Pour son premier long-métrage, la cinéaste américaine Patty Jenkins s’est attaquée à un sujet très casse-gueule. Elle en a écrit le scénario après s’être longuement entretenue avec Aileen Wuornos quelques mois avant son exécution. Convaincue de sa sincérité, Jenkins prend assez ouvertement sa défense... Pour la réalisatrice, Aileen est donc plus une victime que le monstre décrit par les médias américains. Non sans audace, Jenkins décrit les meurtres perpétrés par sa protagoniste (dont le premier semble bel et bien un cas de légitime défense) comme une tentative désespérée de recouvrer une forme de dignité aux yeux de sa compagne qu’elle aime d’un «pur amour».

Aussi courageux soit-il, ce parti pris finit par desservir un propos pourtant essentiel, d’autant plus que l’actrice Charlize Theron en fait vraiment un peu trop (voir encadré). Consacré au même drame, le documentaire impavide de Nick Broomfield constituait un plaidoyer autrement efficace!



En soi, le film de Patty Jenkins n’est de loin pas dénué d’intérêt. Las, une perversion médiatique très actuelle le ronge de l’intérieur, empêchant une réelle adhésion de notre part. Par la grâce d’une savante stratégie marketing, tous les médias ont vanté urbi et orbi l’exploit «formidable» de l’actrice Charlize Theron qui n’a pas hésité à s’enlaidir pour pouvoir entrer dans la peau de son personnage.

Le temps du tournage, cette personne plutôt bien faite a pris une quinzaine de kilos, a rejeté toute idée de maquillage et s’est affublée de fausses dents cariées et jaunies par un usage immodéré du tabac. Pour peu qu’il ait pris connaissance de ces informations, le spectateur, littéralement, ne voit plus que ça: la performance d’une star très glamour (mais fort réfléchie dans ses choix) qui a osé attenter à son formatage hollywoodien!
Résultat, le sentiment d’empathie, pourtant fondamental en regard de ce que raconte le film, se déplace du personnage vers l’actrice dont on applaudit à tout rompre le soi-disant courage... Exit la pauvre Aileen Wuornos qui était pourtant bien à plaindre!

C’était couru d’avance, ce petit numéro de transformisme a valu un Oscar à son interprète. Un tel satisfecit ajoute à la confusion, au malaise, avec à la clef, la désagréable sensation que toute cette entreprise n’a été menée que dans ce seul dessein: décrocher une vilaine statuette sonnante et trébuchante!

Aux dernières nouvelles, Miss Theron aurait retrouvé la ligne…

Vincent Adatte

   
   
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