La Vie Protestante neuchâteloise
n° 168 • octobre 2004
La barbe d'Oussama
édito

Vous êtes-vous déjà fait traiter de «thon» ou de «boudin»? Probablement jamais. Lâcheté de moqueur: ce genre de remarque se dit toujours derrière le dos de la personne visée. Quel crime faut-il avoir commis pour mériter une apostrophe si cruelle? Aucun, sinon celui de ne pas être dans les canons de la beauté. Plus sacrés que les dix commandements, plus stricts que les juridictions pontificales, les critères de l’apparence nous tyrannisent. Un trait physique de côté et vous voilà catalogué(e) de moche. Pour celui ou celle qui a le malheur d’être un tant soit peu hors norme, le verdict est sans appel. Alors, la vie se complique. La jolie blonde sera préférée pour un poste de secrétaire, le beau ténébreux passe mieux à la télévision, le jeune premier ferait un excellent président des Etats-Unis. Quelques kilos de trop et l’achat d’habits se transforme en parcours du combattant. Un nez un peu profilé et les railleries fusent. La société se dit tolérante et politiquement correcte, mais on continue de cacher certaines personnes handicapées - pour ne pas faire peur aux enfants, dit-on!! -, on camoufle les maladies dégradantes, on rêve de corriger le moindre défaut physique à grand renfort de chirurgie. Les rides ne sont plus un signe de sagesse: il faut absolument se les faire tirer. Dieu, qu’on se retrouve vite du côté des laiderons!

Le crade séduit pourtant un public toujours plus large. Mais ne nous y trompons pas: le but, c’est de choquer, de provoquer le scandale... pour vendre. La mode du «trash», en vérité, conforte les règles impérieuses de la perfection convenue. Les top-modèles sont calibrés au millimètre près. Ils - hommes ou femmes - se ressemblent tous.

Entre individus innocents de leur figure, ces normes maintiennent un méchant facteur de discrimination. Sauf que la laideur, il faut oser le proclamer, cela n’existe pas. La beauté non plus d’ailleurs. Une approche historique révèle qu’entre hier et aujourd’hui, ici et ailleurs, le beau et le moche changent de visage. Ils sont le fruit des conventions sociales.

La laideur n’existe donc pas, sinon dans les actes. Et là, soudain, la règle se fait moins dure. De charmants politiciens déclenchent des guerres, de nobles financiers détournent de l’argent, sans se faire passer pour des Quasimodo.

«Une approche historique révèle qu’entre hier et aujourd’hui, ici et ailleurs, le beau et le moche changent de visage»

En ce sens, les images des responsables islamistes sont parlantes: barbes soignées, turban élégant, regard séducteur, ces criminels - Oussama Ben Laden en tête - ne laissent rien transparaître de leur ignominie. Comme le sourire lifté de certains de leurs ennemis occidentaux n’a rien à leur envier. Tous sont aussi séduisants que leurs actes sont laids. Quand les loups se déguisent en agneaux, les apparences sont plus que jamais trompeuses.

Il faudrait en revenir à l’antique conception de la beauté. Les Grecs, spécialistes en ce domaine, ne pouvaient pas imaginer que la beauté puisse aller sans la bonté. Si bien que Socrate lui-même, réputé pour ses imperfections plastiques, était considéré comme beau, juste pour son art du dialogue. L’exemple d’un Gainsbourg confirme l’idée: la qualité d’une oeuvre transcende toute réalité physique. La Bible fait de même. Elle ne dit rien des charmes d’Eve, ni de la prestance d’Abraham. Aucun mot non plus sur Jésus. On ne saura jamais rien de son physique, mais personne ne peut l’imaginer vilain. Les acteurs qui l’ont incarné au cinéma étaient plutôt beaux garçons. Sa mission, son destin, son message priment sur son apparence. La réalité de ce qu’il a été et de ce qu’il a entrepris en fait un être beau, même s’il avait été laid physiquement. Cela vaut pour lui comme pour chacun. La laideur n’existe pas, sinon dans les actes. Et moi, je le dis, je l’affirme: j’aime beaucoup le thon ou le boudin.

 

Cédric Némitz

   
   
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