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«La nuit, tous les chats sont gris», affirme le proverbe. Faux. La nuit n’uniformise pas. Elle est multiple, complexe, teintée des états d’âme des êtres plus ou moins éveillés qui la peuplent. Elle se décline sur une large palette, allant du noir foncé au blanc aveuglant, en passant par toutes les nuances de gris et les couleurs vives des néons. La nuit, tout prend une autre proportion, une autre dimension, c’est l’envers du décor, un reflet déroutant de nos silhouettes et de ce qui se niche à l’intérieur, au fond de notre être.
Comme le dit le poète: «La nuit étreint, l’aube délivre. La nuit fait peur à des millions de gens qui la bravent avec des somnifères, des chapelets, des alcools, des disques, des hypnoses, des lectures, des téléphones compliqués, des veilleuses. C’est à croire que seuls les idiots ont la conscience tranquille.» La nuit peut être artificielle, et là, tout est prévu pour repousser le noir à coups de néons, de spots, de musique. C’est le royaume du divertissement, du factice, de la frime, de l’oubli, qui permet de noyer ses souvenirs dans un verre en espérant faire disparaître les aspects sombres de sa personnalité, et fuir les angoisses et les soucis. Ce sont aussi des voitures s’arrêtant furtivement au bord d’un trottoir embarquant des prostituées aux yeux fardés aussi impénétrables et vides qu’un ciel sans lune.
Quand elle est blanche, la nuit est souvent intense, à cause d’une histoire d’amour ébauchée, d’un vieil ami retrouvé; ou passée à refaire le monde autour d’une table de bistrot, avec des discussions passionnées qui se perdent dans la fumée de cigarettes, jusqu’à ce que l’aube grise dévoile que rien n’a changé.
Il y a la nuit d’encre, quand on ne se voit même pas les pieds. Opaque, lourde, angoissante, c’est la nuit des chagrins causés par la perte d’un être cher, un crève-coeur, une déchirure. C’est quand l’insomnie accentue la solitude et devient un cauchemar si pesant que l’on n’a plus qu’une envie: dormir et ne plus se réveiller.
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C’est aussi la sirène de l’ambulance, lugubre, annonciatrice d’accident, de malheur; pour ceux qui sont touchés, la nuit devient glaciale même en plein été.
Elle devient mystérieuse quand le brouillard de novembre entoure les réverbères d’un halo flou, et étouffe les bruits de pas. C’est l’occasion de se raconter des histoires à se faire peur. Elle est propice au crime, à la fuite, à l’anonymat. C’est aussi la nuit du condamné à mort, seul dans sa cellule, qui compte les secondes le séparant de son dernier matin. Il y a la nuit légère, pétillante comme des bulles de champagne, câline, sensuelle sous un ciel d’été étoilé, quand la fête fait briller les yeux, que les rires fusent et que la joie d’être ensemble rend les gens plus beaux, plus nobles, plus indulgents.
| «Suspendues, immatérielles, les nuits d’éternité arrivent quand on ne les attend pas» |
Beaucoup plus rares et précieuses sont les nuits d’éternité. Suspendues, immatérielles, elles arrivent quand on ne les attend pas. Parfois nuit d’hiver glaciale, transparente et cristalline, sans un souffle, où l’air est si pur et le calme si palpable qu’il coule jusqu’au fond de l’âme; parfois à la lueur d’une veilleuse d’hôpital où un mourant, les yeux grands ouverts, apaisé, vit sa mort acceptée, comme si dans le silence, le mystère de la vie et de la mort devenait clair, évident et emplissait sa chambre d’un cocon de sérénité.
Et puis, pour les chrétiens, il y a la nuit lumineuse, un peu magique; cette froide nuit de décembre où la lumière a brillé dans les ténèbres, où un petit enfant né dans une crèche est venu démasquer nos cuirasses, apaiser nos peurs et habiter nos fragilités pour les emplir de confiance. Cette nuit de Noël, au plus profond de l’hiver, illuminée par les flammes tremblantes des bougies, qui nous promet la plénitude et nous permet d’attendre l’aube patiemment, et d’admirer son étoile, porteuse de l’espoir d’un nouveau matin.
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