La Vie Protestante neuchâteloise
n° 171 • février 2005
L'hiver en hiver
édito

La puissance de la nature est infinie. 30’000 bombes d’Hiroshima, c’est l’énergie qui a été dégagée par le tremblement de terre au large de Sumatra. Face à cette force colossale qui a soulevé l’océan, l’homme, la femme, l’enfant... ne sont que fétus de paille. Emportés. Balayés.

La créature humaine est fragile et vulnérable. Quand les éléments se déchaînent, elle ne fait tout simplement pas le poids. L’immense majorité d’entre nous l’avaient un peu oublié. Les humains s’agitent et s’affairent, prêts à tout pour rester dans la frénésie qu’ils se sont imposée. Course folle d’une consommation débridée, farcie de divertissement et de dépaysement à tout prix. À tout petit prix, en fait, malgré les kilomètres parcourus par des avions très gourmands de kérosène. Pour vivre l’été en hiver ou manger des fraises en février: luxe inouï.

Fort de son argent et de sa technologie, l’homme occidental se croit invincible. En fait, la réalité est plus sombre. Beaucoup s’épuisent à ce jeu. Combien de collègues surmenés ou éreintés par les sollicitations? Combien d’amis qui sombrent dans le burn-out, la déprime ou les drogues? Dans la fable, la grenouille explose à vouloir devenir un boeuf. En fait, autour de nous, elle se dégonfle ou s’effondre. On la ramasse à la petite cuillère. Étrange paradoxe de cet homme qui s’épuise en épuisant son environnement. L’hyper activisme nous vide de toute substance comme il engloutit les ressources énergétiques que nous avons tant de peine à produire. Chaque appareil, chaque déplacement, chaque action pompe sa dose de pétrole ou d’électricité. Le gouffre paraît sans limites. Combien de temps encore pourrons-nous dilapider les réserves de la planète? Combien de temps allons-nous tirer sur la corde avant qu’elle ne se cède?

L’énergie manque, elle va nous manquer. La question ne peut plus être évitée. Pour notre société, mais aussi et peut-être surtout pour nos vies intérieures, nous avons besoin de nouvelles énergies.

La catastrophe d’Asie du Sud n’a aucun lien avec cette problématique, il faut le souligner. Rien ne la justifie, rien ne l’explique. Elle nous plonge dans un profond désarroi.

Pourtant, le contraste est saisissant: la puissance aveugle de la vague face aux soucis énergétiques personnel et social du fétu de paille humain. Nous voilà remis à notre juste place.

«Avant qu’il ne soit trop tard, il va falloir que nous apprenions à ne plus marcher sur la tête, à stopper la course pour retrouver le sens de la mesure»

Nous voilà ramenés à plus d’humilité et, pourquoi pas, à plus de raison. Avant qu’il ne soit trop tard, il va falloir que nous apprenions à ne plus marcher sur la tête, à stopper la course pour retrouver le sens de la mesure, celui des rythmes et des temps d’une vie plus humaine. Respecter le temps de l’action comme celui du repos. Le temps de la dépense mais aussi celui des économies. Le temps de la fête et celui du deuil. Du temps pour les autres, du temps pour soi, du temps pour Dieu.

En somme, vivre l’hiver en hiver, en nous préservant des pauses, des siestes, des jachères, des vacances... comme de vrais temps de latence et de ressourcement qui permettent à nos corps, à nos esprits, mais aussi à notre environnement de se régénérer. Eoliennes et panneaux solaires n’y suffiront pas. Il nous faut trouver d’autres voies de ressourcement. Et redécouvrir une spiritualité qui nous recadre, qui nous remette les yeux en face des trous, qui nous ramène à ce que nous sommes en vérité: «Quelque chose entre rien et tout», comme l’écrivait Blaise Pascal.

À la fois fétus de paille et menace potentielle pour la Terre, humbles et conscients de nos limites, mais ingénieux et lucides pour retrouver de nouvelles énergies, un nouveau souffle, de nouveaux espoirs.  

Cédric Némitz

   
   
Archives • Edito
© La Vie Protestante neuchâteloise • 2004–2007