La Vie Protestante neuchâteloise
n° 172 • mars 2005
La jeune boxeuse et la mort
cinéma

Impavide, le septuagénaire Clint Eastwood investit un nouveau genre (le film dit «de boxe») pour le détourner à ses fins propres. En résulte un jeu de pistes bouleversant qui laisse k.o. assis le spectateur.

Même si on déteste la boxe, le nouveau film du réalisateur de «Mystic River» est un sacré uppercut qui touche au coeur! Adapté de diverses nouvelles écrites par un ancien soigneur professionnel, «Million Dollar Baby» s’attache aux pas désorientés de Frankie Dunn (Clint Eastwood), un vieil entraîneur désabusé qui végète dans son gymnase, quand il n’est pas à la messe, arpentant en vain les voies du Seigneur pour saisir pourquoi sa fille ne répond plus à ses lettres…

«C’est toujours un grand moment chez Eastwood, quand le film, jusque-là balisé, nous échappe et prend un tour inattendu»

Taraudée par la culpabilité, cette âme en peine supporte la compagnie d’Eddie (Morgan Freeman), un ancien champion défait par sa faute, qui traîne chez lui comme concierge. C’est dans cette ambiance peu jouasse que débarque la très déterminée Maggie Fitzgerald (Hilary Swank). Issue d’un milieu défavorisé, cette femme de 31 ans a déjà une revanche à prendre sur la vie… Maggie veut devenir championne du monde, gagner! Dans un premier temps, Frankie refuse de l’entraîner, prétextant à juste titre qu’elle est trop âgée.

En son for intérieur, il la juge surtout trop revancharde pour réussir à s’en tirer… Las, devant son obstination, le vieil homme cède et commence à lui apprendre le métier. Hanté par le rejet de sa propre fille, Frankie s’efforce de ranimer en lui le mythe (moteur) de la réussite… Dans l’esprit de la saga des «Rocky» chère à Silvester Stallone, «Million Dollar Baby» reprend volontairement les poncifs du film dit «de boxe» qui retrace en général l’irrésistible ascension d’un champion incarnant les valeurs de l’Amérique. Mais, soudain, sans crier gare, le cinéaste entraîne son récit complètement ailleurs. C’est toujours un grand moment chez Eastwood, quand le film, jusque-là balisé, nous échappe brusquement et prend un tour inattendu. On n’en dira pas plus, sinon que du mythe de la réussite à tout prix, on bascule dans la terrible problématique de l’euthanasie… Comme à son habitude, l’auteur indispensable d’«Un monde parfait» nous rappelle à notre devoir d’indépendance… N’en déplaise à certains serviteurs zélés de l’Eglise.  

Vincent Adatte

   
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