La Vie Protestante neuchâteloise
n° 173 • avril 2005
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?
édito

Mourir dans son lit, c’est déjà difficile, même si le cocktail de morphine est bien dosé, même si le confort est assuré. Mais mourir en croix, sous la torture, sous les moqueries, mourir de faim, mourir dans un camp d’extermination, c’est une autre affaire: aucun de nous, gens nés hors de la guerre, du totalitarisme, n’est capable d’imaginer quelle somme d’étonnement, de pourquoi, de douleur cela représente: les survivants eux-mêmes ne peuvent que difficilement témoigner de l’indicible et invraisemblable réalité de l’horreur.

C’est donc faire bien peu de cas de la souffrance que d’interpréter le cri de Jésus en croix comme le modèle de l’innocent souffrant juste le temps de se retrouver à la droite du Père dans sa gloire. Comme si la croix était juste un sale moment à passer, un test. Sans rien de bien grave, puisqu’il est ressuscité! Or, comme le dit le théologien Rudolf Bultmann: «Il n’est pas exclu que Jésus en croix se soit totalement effondré et ait désespéré». Si tel était le cas, qui pourrait le lui reprocher? Qui peut résister à la torture sans sombrer? Les commémorations du soixantième anniversaire de la fin de la Deuxième guerre mondiale nous rappellent une fois de plus qu’après Auschwitz, la proclamation d’une foi triomphante et victorieuse a quelque chose d’indécent. Par respect pour ceux qui sont morts et pour les survivants. Quand il est question de souffrance physique ou de désespoir de l’âme, ce cri ne peut être ni gommé ni banalisé. Il représente un concentré de tous les «pourquoi?» sans réponse: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» C’est aussi le cri de Job, qui ne sait plus où il va, et qui titube parce qu’on lui a tout enlevé; c’est le cri de douleur des torturés qui ne supportent plus d’avoir mal; le cri des déportés qui ne comprennent pas pourquoi l’homme est capable d’en arriver à une telle cruauté; le cri des malades qui sentent leur vie leur échapper; le cri de ceux qui se sentent trahis même par leurs amis, abandonnés à leur sort par lâcheté ou indifférence; le cri de ceux qui voient réduits à néant ce pour quoi ils se sont battus et les valeurs auxquelles ils ont cru; le cri de ces malades du sida qui ont perdu toute confiance en l’autre parce qu’ils ont été contaminés volontairement; le cri des innocents condamnés, qui s’écroulent sous le poids de l’injustice.

Ce cri de Jésus a une portée universelle, il résonne comme un rappel de nos fragilités et de nos doutes. Il ne nous enlève pas la peur de souffrir, ni celle de mourir; mais il invite à ne plus craindre de crier son mal, son impuissance, son incompréhension. Dans un monde où la souffrance et la faiblesse font «mauvais genre», c’est déjà un premier petit pas vers plus d’humanité.

«Pâques, c’est l’occasion de laisser ce cri résonner en nous, de prendre toute la mesure de son horreur, et malgré tout de croire que la vie peut être autre»

Ce n’est pas tout, et c’est là que Pâques s’en mêle: l’échec, la mort, la souffrance de Jésus auraient logiquement dû anéantir définitivement les aspirations à plus de justice, d’amour et de fraternité. Or il n’en est rien. L’incroyable, c’est que malgré ce fiasco, d’autres se sont levés, se lèvent encore pour prendre le relais. Parce qu’ils savent, au fond, que ces aspirations sont bonnes. L’incroyable de Pâques, c’est que le bien, le beau, le fraternel incarnés en Jésus - et en tant d’autres depuis - ont beau être muselés, broyés, rien ne peut les empêcher de continuer, même si le prix à payer est parfois lourd. Cela nous donne d’humbles raisons d’espérer.

Pâques, c’est l’occasion de laisser ce cri résonner en nous, de prendre toute la mesure de son horreur, et malgré tout de croire que la vie peut être autre. Résonner non pas comme un cauchemar ou une fatalité culpabilisante, mais comme un appel à devenir ce que nous sommes: d’humbles créatures vouées au bien, même si la réalité nous prouve le contraire. Avec la confiance que tant qu’il y aura des hommes, il y aura toujours quelqu’un quelque part pour faire reculer le mal et la barbarie, et créer de l’espace pour la compassion, le respect et l’amour.  

Corinne Baumann

   
   
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