La Vie Protestante neuchâteloise
n° 174 • mai 2005
Ce «rien à battre» qui rend sourd et aveugle
édito

Ça n’a pas de nom officiel, mais on pourrait l’appeler la «mentalité bof!». Cette attitude à la fois désenchantée et étrangère n’est répertoriée nulle part, pas même dans les (innombrables) lexiques de psychologie. Et pourtant, on la croise quotidiennement. Elle se lit sur des hordes de visages, s’entend sur de non moins nombreuses lèvres, que ce soit dans les transports en commun, les grandes surfaces commerciales, les préaux d’écoles, les homes ou les bistrots... Ça n’est pas une maladie, plutôt une manière d’être (mais est-ce vraiment être?); difficile d’affirmer avec précision de quoi ça découle - le travail trop stressant, la télé qui abrutit, les contacts humains qui s’étiolent, l’impossibilité d’obtenir tout tout de suite?... Ça est fait d’un mélange, à proportions variables, de fatigue, d’individualisme, d’aigreur, de démission et de détachement. S’ajoutent parfois à ces ingrédients de base une pointe de tristesse, de sentiment d’impuissance, une autre de ras-le-bol, ou d’impression de vide, d’absence de sens. Physiquement, ça engendre un sourire peu convaincu ou concerné, des yeux dessillés, des épaules qui tombent et une démarche un rien lourde.

La «mentalité bof!», probablement de plus en plus répandue, donc peut-être encouragée par l’époque, équivaut à ne plus croire à grand-chose, à être revenu de tout idéal ou utopie, à ne plus éprouver beaucoup d’envies - envie de se battre, de plaire, envie de crocher, d’être constructif, ouvert, de s’intéresser, de fournir des efforts. Elle incite à se laisser porter - par le système, par les autres... -, à se laisser aller, à ne plus chercher. Bien qu’elle lui ressemble, elle n’est pas de la déprime - même si une souffrance est vraisemblablement présente dans cette façon d’appréhender l’existence -, plutôt une distance mise avec la vie affective, sociale. Cette «mentalité bof!» s’exprime dès lors par des comportements imprégnés de «A quoi bon?», de «Sans moi!», ou de «Pas mon problème!».

Affectant tous les âges - ce n’est pas une exclusivité jeune! -, ça se traduit par de la désertion - «Qu’est-ce que j’irais faire là?» -, de l’abstention - «De toute façon, «ils» font ce qu’ils veulent...» -, de l’irrespect - «Je pollue? Je détériore? J’écrase? Après moi, le déluge!» -, de l’indifférence - «Saluer mes voisins? Rendre service? Me montrer courtois ou disponible? Qu’est-ce que cela m’amènerait?».  Ça enlève de la saveur à presque tout, ça étouffe toute idée de reconnaissance, d’altruisme. Ça fait trouver que rien de simple, d’accessible, de gratuit, ne vaut la peine.

«Quel futur nous promet ce troupeau d’insatisfaits blasés, pas fichus de se prendre en mains, de distinguer le verre en (bonne) partie plein?»

Ça n’est pas un mal qui ronge l’âme, mais une altération qui blinde l’individu dans une apathie, une nonchalance désabusées. Ça ne se soigne pas à force de médicaments; ça s’allège par une fumette de cannabis par-ci, deux-trois canettes de bière par-là, un excès de vitesse volontaire ailleurs. Rien de (trop) grave: juste de quoi anesthésier un manque chronique de légèreté, de contentement, de désir. D’envie d’avoir envie - on y revient! Et puis, ça démange parfois aussi - Ah! La tentation de distribuer quelques bons coups de pieds au c...! -, et ça interpelle: quel monde augure cette majorité tant silencieuse que docile, tant résignée qu’irrévérencieuse? Quel futur nous promet ce troupeau d’insatisfaits blasés, pas fichus de se prendre en mains, de distinguer le verre en (bonne) partie plein?

Bof? Oui, et après? Bof: c’est un peu court, Messieurs-Dames! Avec un peu plus d’intelligence, vous pourriez bien formuler quelques propositions en somme.

Laurent Borel

   
  
   
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