La Vie Protestante neuchâteloise
n° 175 • juin 2005
Une star qui s’éteint sans éclat
cinéma

Film clef de la compétition du Festival de Cannes qui vient de s’achever, «Last Days» de Gus Van Sant conclut une trilogie désespérante sur une jeunesse périmée avant que d’avoir vécu.  

Cinéaste farouchement indépendant, passé durant quelques années par Hollywood où il a prouvé tout son savoir-faire («Will Hunting», 1997), Gus Van Sant est revenu au «low budget» (petit budget) animé par un sentiment d’urgence dont les «Majors» hollywoodiennes se soucient comme d’une guigne.

A l’instar d’un Larry Clark («Ken Park», 2002), Van Sant fait alors oeuvre de salubrité publique en consacrant au malaise de la jeunesse américaine une trilogie impressionnante, où il opère un diagnostic inquiétant: dépressive, suicidaire, absente à elle-même, comme vidée de toute substance, dévitalisée de toute idée de révolte, etc. Après «Gerry» (2002), qui retrace une étrange disparition dans le désert, et «Elephant» (Palme d’Or au Festival de Cannes 2003), restitution angoissante du massacre du lycée de Columbine perpétré par deux adolescents en avril 1999, «Last Days» ferme cette trilogie en décrivant les derniers jours d’une jeune rock-star (jouée par Michael Pitt) claquemurée dans une maison cachée au fond des bois.

S’inspirant du destin tragique du chanteur Kurt Cobain (voir notre encadré), Van Sant s’attache aux pas erratiques de son possible alter ego qu’il prénomme Blake et dont plus d’un ado dans le monde a pensé qu’il était le nouveau Jésus. Ployant sous ce fardeau, dont il ne sait sincèrement que faire, Blake décline peu à peu toute responsabilité dans cette tragique ressemblance (avec un ou des personnages ayant réellement existé, pour reprendre la formule consacrée)…

Non sans humour, parfois élégiaque (quand il traduit son désir de se fondre dans la nature), Van Sant filme son protagoniste avec compassion, mais sans jamais se départir de son regard critique: tour à tour zombie, rebelle, paumé, mutique, minable,

Blake donne l’impression terrible d’être un enfant très prématurément vieilli, comme s’il avait déjà vécu toute sa vie avant trente ans. A qui la faute? Grâce au ciel, le cinéaste laisse en suspens la réponse (il n’a rien d’un pasteur), les images parlant d’elles-mêmes.

Vincent Adatte

Une carrière exemplaire

«Last Days» raconte donc les derniers jours d’une jeune rock-star qui ressemble (et ne ressemble pas) à Kurt Cobain, né un 20 février 1967 à Aberdeen, dans l’Etat de Washington. Intimement persuadé qu’il n’atteindrait jamais l’âge de trente ans, il met fin à ses jours le 8 avril 1994 en se tirant une balle dans la tête - les circonstances exactes de ce geste fatal restant encore obscures à ce jour. Leader et chanteur charismatique de «Nirvana», groupe phare du courant «grunge» (littéralement: «crasse entre les doigts de pieds», en argot américain), Cobain connaît une sortie d’enfance plutôt difficile, due au divorce de ses parents. A l’âge de huit ans, il trace sur les murs de sa chambre ce constat entré depuis dans le grand livre de la déréliction des valeurs dites familiales: «Je hais maman, je hais papa, papa hait maman, maman hait papa, tout ça me rend triste.» Adolescent renfermé et solitaire, Cobain graffite les murs et les voitures d’Aberdeen d’inscriptions diverses et provocatrices, dont un «God Is Gay», lui aussi entré dans la légende. En 1985, il laisse tomber les études pour flirter avec l’héroïne et la guitare. Une année plus tard, il fonde avec deux potes le groupe «Nirvana» et crée la posture «grunge», emblématique d’une génération sacrifiée (dite X), dont la musique, une sorte d’hybride entre le «punk» et le «heavy metal», était interprétée avec une énergie de désespéré qui seyait à merveille à son caractère plutôt fruste (aux oreilles de la bourgeoisie mélomane). (V. A.)  


   
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