La Vie Protestante neuchâteloise
n° 175 • juin 2005
Et que ça swingue!
édito

Le chant est par excellence l’expression de toute la palette des émotions humaines. Ceux qui en ont fait l’expérience le disent: chanter, ça détend, ça libère, ça fait du bien, ça vaut largement un entraînement sportif, c’est bon pour la santé et c’est un excellent médicament contre le stress, la déprime, le découragement. Si nous avons choisi dans ce dossier de traiter du gospel, c’est qu’il bénéficie d’un engouement croissant, non seulement dans les communautés chrétiennes noires des Etats-Unis, mais aussi chez nous, dans nos Eglises. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, le gospel est issu de la tradition protestante des émigrés européens mêlé aux rythmes africains des esclaves noirs. Il évoque nos racines huguenotes, luthériennes ou anglicanes, avec le rythme en plus, la transformation d’une métrique stricte en swing. Le gospel implique une communion, une fusion entre le corps et l’esprit, il est moins intellectuel, plus sensuel que nos austères cantiques qui rebutent de nombreuses oreilles. Il fait bouger, remue jusqu’à l’âme en passant par les tripes.

«Comme de nombreuses formes de musique, le gospel a été «kidnappé» au profit du show business pour se transformer en un simple produit commercial»

Littéralement, gospel signifie «Evangile» (chanté), et c’est une autre raison de son succès. Il parle de vie, de mort, de douleur, de joie, d’espoir, mais peut aussi se muer en prière, chant de louange ou de reconnaissance. Même si ses paroles sont un peu désuètes, reflet de la piété américaine du XIXe siècle, le gospel fait partie de notre temps, il semble - peut-être à tort - plus facile, plus accessible que nos psaumes et cantiques traditionnels. Il est également plus populaire, car il est non seulement chanté dans les églises, mais dans les écoles. Et finalement, le gospel plaît parce que c’est un chant de résistance qui a notamment soutenu la lutte des Noirs pour l’obtention des droits civiques, et qui a été un des éléments moteurs de l’expression de leur force et de leur solidarité. Malheureusement, il y a un hic.

Comme de nombreuses formes de musique, le gospel a été «kidnappé» au profit du show business pour se transformer en produit commercial. Vidé de sa substance, mis à toutes les sauces, il a perdu et de sa force et de sa beauté. D’autre part, des chrétiens évangéliques blancs se sont arrogé le droit de se l’approprier; ils l’ont aseptisé, dépouillé de son âpreté pour l’assimiler à un mielleux discours de propagande fondamentaliste; et non contents de le dénaturer, ils l’ont opposé artificiellement à certaines formes de blues, de jazz ou de rock qu’ils condamnent sans nuance, les taxant de musiques sataniques.

Pour ces raisons, nous mettons un bémol à l’enthousiasme des Blancs que nous sommes à l’égard de cette musique: gardons-nous d’usurper le gospel, qui appartient en propre aux Noirs. Même si nous ne sommes pour rien dans l’esclavage et la discrimination raciale, essayons de comprendre le sentiment de ces nombreux Noirs qui, aujourd’hui encore, se sentent floués, et considèrent comme un signe d’arrogance que des Blancs, même sans mauvaises intentions, leur confisquent le peu qu’ils possèdent: cette musique unique, avec ses aspérités, sa douleur, sa quête, sa force de résistance.

Si «Gospel Blanc» il y a, souhaitons qu’il reste humble, par respect pour les souffrances endurées et les longues luttes pour l’émancipation. Il faut du temps pour guérir les blessures. Certains Blancs tentent heureusement d’ouvrir des portes, de lancer des ponts, comme l’a fait, entre autres, Claude Nougaro dans sa reprise du célèbre negro spiritual «Go down Moses», quand il constate presque timidement: «Armstrong, je ne suis pas noir, je suis blanc de peau… Armstrong, un jour tôt ou tard, on n’est que des os… Est-ce que les tiens seront noirs? Ce serait rigolo. Allez, Louis, alléluia! Au-delà de nos oripeaux, Noir et Blanc sont ressemblants comme deux gouttes d’eau.»  

Corinne Baumann

   
   
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