La Vie Protestante neuchâteloise
n° 175 • juin 2005
Invariablement «de marbre»...
ouverture

Contre vents et marées, affrontant le gel autant que la canicule, les sculptures publiques semblent faire fi des éléments qui s’évertuent à éroder leurs silhouettes impassibles. Ces infatigables personnages, fondus dans le décor au point de passer presque inaperçus, conservent intact, malgré leur discrétion, l’art de la gestuelle expressive, tout en posant un regard à la fois charmeur et interrogateur sur le monde agité qui les entoure. Evocation.  

Le Locle, 28 février, -10 degrés, bise
C’est en me baladant du côté de l’Hôtel-de-Ville que je l’aperçois, elle, sa rondeur, sa nonchalance, et les blocs de neige qui enserrent ses pieds; une sculpture de femme minérale et nue. Elle regarde devant elle comme si de rien n’était, légèrement souriante, semblant ignorer les passants.

L’année de sa création, son titre ainsi que le nom de son auteur ont entièrement disparu, ensevelis sous la neige. La statue paraît occuper cet emplacement depuis un certain temps déjà... Et pourtant aucune ride ne transparaît encore sur son visage. J’aimerais tant connaître le secret de son lifting, de son sérum de jouvence. Est-ce le grand air - pluie, vent, soleil - qui, lavant sa peau, la redynamise, la retonifie au fil des jours, des mois et des années? Le froid semble n’avoir aucune emprise sur elle; ni la fatigue ni l’ennui ne transparaissent, même dans son regard.

Les déesses de papier glacé font soudain bien pâle figure à côté de cette Dame Nature, qui porterait si bien ce nom. Les femmes des magazines sont enfermées dans des studios photo sous quelques néons aveuglants; elles sont «ultra-savamment» maquillées, les traits retirés sur ordinateur et elles auront bientôt toutes le même visage et le même corps sur mesure...

Ma Dame Nature occupe son espace à elle, photographiée de temps à autre par les touristes japonais qui se massent à ses pieds à l’occasion de leur périple au sein de la «Watch Valley». Son regard change au fil de la lumière, la forme de son corps se transforme au gré des prises de vue et finit par prendre mouvement. Cette femme de pierre est tellement plus vivante que les mannequins qui posent dans les journaux, dotées, la plupart du temps, de regards si impersonnels. Cette pierre et ses nombreux dégradés me sont plus attachants que le papier miroitant qui ondule dans les kiosques.

Dame Nature, désormais ainsi prénommée, profite abusivement de son pouvoir sur les humains: oser rester ainsi, nue dans la rue, sans que cela ne choque personne. Je la laisse à son sort, dans sa pose d’Eve.

Temple du Locle, même jour, même température
A l’autre bout de la ville, deux formes, agréables à l’oeil. L’une d’elles ne devrait faire appel qu’à une seule signification chez les personnes qui la croisent sur leur route, alors que l’autre peut en re- couvrir plusieurs et s’interpréter de bien des manières différentes. Une sculpture de la Révolution neuchâteloise et des panneaux indicateurs se confondent parmi la blancheur hivernale. Tous deux s’intègrent parfaitement bien dans ce paysage, le complétant différemment, l’une de pierre, l’autre de métal coloré. L’une se nomme sculpture et fait partie du champ artistique, tandis que l’autre, le panneau, n’appartient pas au même champ. Pourquoi?

Neuchâtel, cour du Musée d’Histoire Naturelle, même jour, -2 degrés, bise persistante
Une colonne grise, enserrée dans des arcs de même couleur, se dresse contre le ciel. La sculpture a-t-elle atterri en ce lieu depuis longtemps et a-t-elle été oubliée depuis? Elle me semble bien seule. Toute de discrétion, elle paraît attendre les visites des personnes qui voudraient prêter attention à elle. Sorte d’hymne à la rencontre entre les animaux et les humains, elle a sans doute déjà vu défiler des chiens, des gens qui cherchaient l’entrée du musée et de nombreux élèves du Collège des Terreaux...

Mais elle semble attendre d’autres personnes. De celles qui seraient capables de prendre le temps de la regarder une fois, vraiment. Avec un regard neuf et non l’un de ces regards las, l’un de ceux qui signifient: «Encore toi, toujours ici. Quand vont-ils enfin se décider à te changer de place? Tu te trouves sur mon chemin, comme d’habitude...» Quand viendront-ils, ces visiteurs?

Neuchâtel, devant le Musée d’Art et d’Histoire, même jour, bise plus que persistante
Parmi un paysage de formes abstraites, entre une sorte de «coquillage » de métal et un balancier dressé vers le ciel qui paraît rythmer le temps, un congrès de trois statues à silhouette humaine, grandes et grises, se tournent le dos. Elles semblent se concerter; on peut les entendre chuchoter jusqu’ici: «Eh, on caille... quand est-ce qu’on rentre?...» Aucun temps de réponse ne leur sera accordé.

Le gardien fait sa tournée de 17h. Il rétorque d’un air aussi glacial que le vent qui souffle au bord du lac: «Silence, les statues. Si vous continuez à causer, on vous remet à la cave!» On croit entendre les statues claquer des dents...

Il est temps de repartir. Ce n’est décidément pas un temps à laisser des statues dehors.  

Sylvie Egloff
(Photo: L. Borel)

   
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