La Vie Protestante neuchâteloise
n° 176 • juillet 2005
800 millions, et moi, et moi, et moi...
édito

Nos aînés conservent, gravé dans leur mémoire, le souvenir de l’époque où le passage d’une voiture constituait un événement. On accourait, qui aux fenêtres, qui sur le bord de la rue, pour regarder l’engin, forcément alors propriété d’un personnage très riche, le regarder faire une entrée quasi triomphale. C’était le temps des premières vacances payées, et l’automobile suscitait des fragments de rêves que chacun pensait à tout jamais irréalisables, inaccessibles.

«Tout ce qu’ils dépensent et investissent d’eux-mêmes à bichonner, cajoler, ripoliner leur carrosserie chérie, c’est autant que nos fervents du volant ne boivent pas ou ne fument pas»

Moins d’une vie plus tard, le contraste est plus que saisissant; tandis que même l’avion est devenu commun, ordinaire, le moindre week-end prolongé - sans évoquer la période estivale! - voit des millions de «caisses» vrombissantes, avides d’évasion - mais peut-on encore désigner ainsi cette ruée massive? - se lancer gloutonnement à l’assaut d’un macadam sans cesse plus envahissant. Des millions de «tires», pressées de quitter l’engorgement asphyxiant des villes, et qui filent... obstruer les goulets d’étranglement routiers. Pâques, l’Ascension, le Jeûne et d’autres étapes-clefs du calendrier sont désormais autant de fêtes du bouchon, appellation d’immanquable répétition contrôlée!

Ces transhumances, sans leur ajouter les mille et une difficultés de parcage et de circulation empoisonnant le quotidien, ces transhumances donc pourraient suffire à confiner la bagnole au seul rang d’outil utilitaire: en gros, une tonne de tôle, d’alliages divers, de chrome, de verre et de dérivés du pétrole plus ou moins gommeux, une boîte à quatre roues dans laquelle on pose ses fesses et que l’on actionne pour se déplacer sans effort.

Et pourtant, malgré cette fonction somme toute très primaire, la voiture, devenue tellement banale aujourd’hui, reste pour beaucoup objet de culte. Des fortunes sont ainsi investies, parfois au prix de privations considérables sur l’essentiel, pour l’acquisition et l’amélioration de ce qu’il faut bien considérer comme un amas de mécanique truffé d’électronique, aux performances, en matière de vitesse notamment, largement surfaites en regard du trafic et de la législation actuels.

Enfin! Cette adoration relève de la liberté individuelle, et tout ce qu’ils dépensent et investissent d’eux-mêmes à bichonner, cajoler, ripoliner leur carrosserie chérie, c’est autant que nos fervents du volant ne boivent ou ne fument pas. Ils ne font donc pas de mal, serait-on tenté de penser.

Erreur, grossière erreur: près de 800 millions de voitures sillonnent présentement la surface de notre planète! A cinquante kilomètres en moyenne par jour pour chacune d’elles, cela signifie que quarante milliards - rien que cela! - de kilomètres sont parcourus en bagnole chaque 24 heures dans le monde. Imaginez les flots, que dis-je, les déluges de carburant ainsi consommés. Les conglomérats de CO2 et autres saloperies plombées, diéselisées rejetés dans une atmosphère bientôt saturée. Imaginez les amoncellements de batteries et de pneus usés, de carcasses comprimées... Imaginez les torrents de peinture, les hordes de sièges en cuir ou en plastique... Et les chaînes d’usines, infatigables, qui continuent de produire. Hallucinant! Vertigineux! Le problème, c’est que les «voiturophiles» ne sont pas seuls en cause: à de rares et courageuses exceptions près, nous sommes tous véhiculés, et participons de ce fait, même modestement, à cette destruction apocalyptique programmée. Responsabilité, vous avez dit... coresponsabilité?

Laurent Borel

   
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