|
Prix Spécial du Jury au dernier Festival de Cannes, «Broken Flowers» de Jim Jarmusch renouvelle radicalement le genre de la comédie sentimentale. Amateurs de «happy end» s’abstenir!
Après l’intermède léger et inconstant de «Coffee And Cigarettes» (2003), le très indépendant Jim Jarmusch fait son grand retour avec «Broken Flowers», une comédie faussement mineure qui scrute avec inquiétude le désert sentimental de l’«homo americanus» du moment... Après avoir fait fortune dans l’informatique, le dénommé Don Johnston (Bill Murray) se morfond dans sa villa high-tech. Célibataire endurci, Don aligne les jeunes conquêtes, même si ces dernières ne s’attardent guère en sa compagnie, tant il se révèle ennuyeux.
| «Ce film dévoile un paysage amoureux en ruine, perclus de lieux communs et de névroses, dont est absente toute idée de filiation et de transmission» |
Mais, par la grâce du cinéma, le cours résigné de sa morne existence va du jour au lendemain sortir de son lit. Don reçoit en effet une lettre anonyme qui l’informe qu’il a un fils de dix-neuf ans. A l’insistance de son voisin, qui adore jouer les «détectives amateurs», notre héros renfrogné sonde sa mémoire et met à jour la liste des femmes qu’il a séduites (et abandonnées) voilà près de vingt ans: après mûre réflexion, seules quatre d’entre elles semblent vraiment «papables»! Via Internet, le voisin enthousiaste organise pour son ami esseulé la grande traque qui lui permettra d’élucider l’énigme de cette très soudaine paternité.
Même s’il semble se faire prier, Don se laisse en secret émouvoir. Malgré une aversion profonde pour les voyages, il entreprend à travers les Etats-Unis un périple parfaitement planifié, du moins en ce qui concerne les avions, voitures de location et autres chambres d’hôtels. Toujours sur le conseil de son ami, il achète de grands bouquets de fleurs roses (de la couleur de l’enveloppe de la lettre anonyme) et rend successivement visite à ses quatre «ex». N’en disons pas plus, sinon que ces retrouvailles vont se révéler plutôt contrastées... D’une drôlerie mêlée de tristesse souvent irrésistible, le huitième long-métrage du réalisateur de «Ghost Dog, la voie du samouraï» (1996) dévoile un paysage amoureux en ruine, perclus de lieux communs et de névroses, dont est absente toute idée de filiation et de transmission.
|
 |

Bien évidemment, la réussite de «Broken Flowers» repose pour une grande part sur sa distribution. Que l’on se rassure, Bill Murray (de plus en plus zen) prouve une fois de plus qu’il est l’un des acteurs les plus étonnants de sa génération. L’élément féminin n’est pas en reste, avec un «quartet» mémorable constitué de Jessica Lange, Tilda Swinton, Sharon Stone et Julie Delpy.
A l’instar des auteurs européens des années 60 qu’il admire, Jim Jarmusch est aussi le produit de son époque. Incrédule, libéré de l’obligation de souscrire aux grands récits collectifs qui ont scandé toute l’histoire du XXe siècle (l’émancipation, la révolution, l’égalité, le progrès), Jarmusch évolue avec une liberté de ton et d’esprit qui atomise littéralement les structures du récit filmique moderne. Les références sont avouées comme telles. Partant, l’on cite sans fausse honte. En valorisant les temps morts, la conversation anodine, les espaces quelconques, les péripéties secondaires, l’auteur de «Stranger Than Paradise» (1984) et «Down By Law» (1986) exprime une attitude, affiche une posture un peu trop vite définie par certains théoriciens du dimanche comme «postmoderne». C’est là confondre le cinéaste avec ses personnages, dont il n’a de cesse de dévoiler non sans humour l’inconsistance profonde. En outre, avec les années, Jarmusch a pris un peu de gravité (comme on dirait prendre de l’âge). Pensons notamment à son «Dead Man» (1995) qui accomplit une relecture sidérante du western, genre fondateur du cinéma américain (voire des Etats- Unis tout court), avec, en filigrane, une méditation crépusculaire sur la violence fondatrice de l’Etat de droit. Et, aussi drolatique soit-il, «Broken Flowers» collecte de façon impitoyable les restes un brin putréfiés du «discours amoureux». (V. A.)
|