La Vie Protestante neuchâteloise
n° 177 • septembre 2005
Plongée en Afrique noire
livres

Dans certains livres, on entre et se sent aussitôt bien, de connivence avec les personnages. C’est le cas ici. Cette proximité quasi immédiate est sans doute due à la qualité et au talent du guide qui nous introduit: la Sénégalaise Aminata Sow Fall. Depuis plus de soixante ans, elle partage les bouleversements de son pays, les absurdités et les injustices auxquelles sont soumis ses habitants.

Elle nous communique cette réalité à travers une famille «normale» et développée. Le père, instituteur retraité, poursuit dans son journal intime un voyage «jusqu’au plus profond de l’âme». Les deux fils ont atteint la trentaine. L’aîné est médecin. Condamné au chômage par une décision administrative et arbitraire, il est exclu de l’hôpital public. Pour survivre, il élève des poulets, puis se voue avec sa femme à une pratique privée, modeste, proche des gens de son quartier. Le cadet, lui, est entraîné par des entreprises mafieuses qui le conduiront en prison, coupable d’un crime qu’il n’a d’ailleurs pas commis.

La mère est merveilleuse, la vraie inspiratrice de la famille qu’elle nourrit des souvenirs de ses ancêtres. Pour elle, tout ce qui est beau est «un chant de vie et de bonheur». Dans la cour se croisent les habitués du quartier: une aveugle qui garde dans son coeur une source de lumière intarissable, l’imam de la mosquée, un employé des pompes funèbres, véritable «rat des funérailles» qui s’enrichit sur le dos des familles...

Pour tous, la pénurie, vécue dans la dignité, est la chose la mieux partagée. L’auteur se garde de misérabilisme ou de critique du système politique et social hérité du colonialisme. Ainsi, quand la famille constate que l’établissement sur la côte d’une grande station de villégiature l’a dépouillée, sans avertissement ni compensation financière, de la maison de la grand-mère, elle assume cette réalité d’un monde à l’envers fait d’injustices, de spoliations et d’injures.

Ce beau roman inaugure une nouvelle collection, baptisée «Terres d’écritures». Une dizaine d’éditeurs indépendants, en majorité africains, y favorisent la diffusion d’ouvrages littéraires et poétiques. Les prix de vente sont variables, adaptés au pouvoir d’achat de chaque pays. Ces éditeurs «farouchement attachés à leurs rêves et à leur liberté» ont ainsi, en quelque sorte, inventé le «livre équitable».  

Aminata Sow Fall

Festins de la détresse

Ed. d’En Bas


Michel de Montmollin

   
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