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Palme d’Or du dernier Festival de Cannes, «L’enfant» de Jean-Pierre et Luc Dardenne décrit un monde déserté par la grâce. Implacable, mais ô combien indispensable.
En remportant à Cannes la récompense suprême avec «L’enfant», les cinéastes belges Jean-Pierre et Luc Dardenne sont entrés dans le club très fermé des réalisateurs ayant décroché à deux reprises la Palme d’Or - où figurent déjà Francis Ford Coppola, Shohei Imamura, Emir Kusturica, sans oublier le tâcheron Bill August. Six ans après «Rosetta», instantané combien désespérant d’une jeune marginale, les deux frangins persistent et signent dans la veine d’un réalisme social très peu apprêté, que l’on ne voit plus guère au cinéma de nos jours... A vingt ans, Bruno (Jérémie Renier) vit de petits larcins exécutés par des mineurs qu’il tient sous sa coupe. Au moment où le film commence, son amie Sonia (Déborah François) vient d’accoucher. Non sans réticence, l’«heureux» père finit par reconnaître l’enfant, mais son amour filial fait long feu! On n’en dira pas plus, pour sauvegarder l’effet de sidération que provoque ce nouveau réquisitoire filmé des frères Dardenne, sinon que Bruno va commettre l’irréparable...
Depuis Rossellini et son «Allemagne, année zéro» (1947), rarement film n’a décrit une telle désolation morale. Dans un paysage social dévasté (non plus par les nazis, mais par nos libéraux pur sucre), une jeune vie se monnaie sans état d’âme à deux mille cinq cents euros! Fidèles à leur manière (caméra portée), les Dardenne nous collent littéralement à leurs personnages, ne nous épargnant rien de leur survie problématique.
Sans échappatoire, le spectateur doit alors se confronter à un spectacle terrible qu’il évite comme la peste tout le reste de sa paisible existence, d’où le choc! Bien loin de faire de leurs protagonistes les martyrs d’un système scandaleux, les Dardenne en révèlent surtout la profonde immaturité: le véritable enfant du titre, c’est bien sûr Bruno!
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Ce faisant, ils posent la redoutable question des responsabilités (voir notre encadré). La dernière séquence du film montre Sonia et Bruno au parloir de la prison, pleurant sur leur sort.

Selon la tradition juive, le seul vrai pardon est celui qui pardonne l’impardonnable... Pas sûr que cela suffise dans le cas qui nous occupe.
En accordant l’un des deux rôles principaux de «L’enfant» au formidable Jérémie Renier, les frères Dardenne établissent à dessein une généalogie qui ne laisse pas d’inquiéter. Pour mémoire, Renier faisait ses premiers pas d’acteur dans «La promesse» (1996) signé des mêmes Dardenne. Il y interprétait avec un naturel stupéfiant le rôle d’Igor, un adolescent de quinze ans aux ordres d’un père terrifiant qui exploitait (le mot est faible) un réseau de main-d’oeuvre immigrée clandestine. Engagé par une promesse faite à un ouvrier «au noir» tombé d’un échafaudage, Igor prenait sous son aile sa femme et son enfant. Par ce geste, il entrait en rébellion contre son paternel immonde. Ouverte, la fin du film donnait alors à penser que le môme allait connaître une manière de rédemption et échapper à ce déterminisme familial épouvantable... En retrouvant Renier, quelque dix ans plus tard, sous les traits du pitoyable Bruno, le spectateur avisé de l’oeuvre des Dardenne comprend a posteriori que l’optimisme n’était pas de rigueur. En accomplissant l’acte indigne que l’on sait, le jeune paumé consacre un triomphe terriblement amer de la logique de la filiation: par films interposés, il se révèle hélas bien le fils de son père! (V. A.)
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