La Vie Protestante neuchâteloise
n° 178 • octobre 2005
Entre deux vies
livres

Livre étrange et déroutant, qui nous révèle un grand écrivain brésilien, Chico Buarque. Lequel, après une carrière de musicien, se voue à l’écriture depuis une quinzaine d’années. «Budapest» est son troisième roman.

José Costa, le narrateur, est écrivain luimême, écrivain anonyme. Dans une agence, il prête sa plume à ceux qui ont besoin de textes qu’ils sont incapables de rédiger: hommes politiques en mal de discours de circonstance, poètes en panne d’inspiration, égocentriques rêvant de retrouver leur vie dans une autobiographie... En littérature, on appelle un tel plumitif un nègre. Il est payé pour demeurer dans l’ombre. Si un de ses libelles vient à avoir du succès, le mérite et les honneurs n’en reviennent qu’à l’auteur présumé.

Costa apparaît comme un écrivain de talent, mais surtout comme un passionné de tout ce qui touche à l’écriture et au langage. Or, quand il revient d’un congrès d’écrivains anonymes qui s’est tenu à Istanbul, son avion se trouve immobilisé à Budapest par un incident: colis piégé (?) découvert dans la soute. Aussitôt descendu à l’hôtel réservé pour la nuit par la compagnie, il est captivé par la musique et les articulations de la langue hongroise, réputée difficile. Il n’en connaît pas le moindre mot, mais voudrait la comprendre et vite la parler sans trop la massacrer. Il est ainsi pris au piège par la linguistique du hongrois et peut-être aussi par les charmes de la femme qui a entrepris de lui donner ses premières leçons...

Son séjour accidentel s’en trouve singulièrement prolongé. Il revient au Brésil, auprès de son épouse, présentatrice d’un journal télévisé, et de son fils. Il reprend ses activités à l’agence, sans arriver toutefois à se départir de ses souvenirs de Budapest et de la langue qu’on y parle. Il repart donc bientôt. Nous sommes dès lors pris dans un imbroglio fantastique entre ses deux vies, ses deux langues, ses deux milieux littéraires, ses deux femmes - ses relations avec elles sont conflictuelles et embrouillées -, entre les personnages pour lesquels il écrit, en Hongrie aussi, et à qui il finit par s’identifier, ne sachant plus s’il est eux ou s’il est lui.

Chico Buarque se joue admirablement de toutes ces contradictions. Il nous livre un roman foisonnant de rebondissements, où l’intrigue centrale est en définitive la création littéraire elle-même. La réalité vécue par les personnages est continuellement brouillée et modifiée par les interprétations qu’ils en donnent et par les fantasmes dans lesquels elle les entraîne. Buarque se profile comme un des plus grands écrivains actuels de l’Amérique latine.  

Chico Buarque

Budapest

Ed. Gallimard


Michel de Montmollin

   
télécharger l'article (PDF, 174 Ko)
   
Archives • Livres
© La Vie Protestante neuchâteloise • 2004–2007