La Vie Protestante neuchâteloise
n° 179 • novembre 2005
Tu ne tueras point... Tu parles!
cinéma

Avec «A History Of Violence», le cinéaste David Cronenberg montre comment la violence qui présida à la fondation des Etats-Unis n’en finit pas de passer. Un chef-d’oeuvre de généalogie ironique et désespérante.

Les Etats-Unis libres d’Amérique sont un «Etat de droit» qui s’est fondé dans la violence. Les meneurs de cette société passant pour l’une des plus évoluées au monde se sont de tout temps efforcés de refouler cette vérité peu accommodante. Nullement désireux de se prêter à une anamnèse qui pourrait pourtant être très réparatrice, ces hommes «responsables » ont ainsi créé les conditions de la répétition sans fin de cette violence fondatrice. Magistral, le dernier film du cinéaste canadien David Cronenberg réveille ce passé qui ne peut passer... Deux abominables criminels investissent un paisible village. Au café local, l’un d’eux extrait son arme et s’apprête à faire un carnage.

Avec un sang-froid et une maîtrise étonnants, le patron du café abat ses agresseurs. Tom Stall (Viggo Mortensen) devient dès lors un héros aux yeux de la population. Médiatisé, son acte héroïque attire l’attention de Richie Cusak (John Hurt), un ponte mafieux qui semble très bien connaître le «brave» Tom. Mais n’en disons pas plus pour ne pas entamer la formidable puissance heuristique de ce récit en boucle...

«Ces hommes «responsables» ont ainsi créé les conditions de la répétition sans fin de cette violence fondatrice»

La violence fondatrice excède la pensée, commande aux corps. Elle érotise de la façon la plus ambiguë les relations humaines, dévoie le processus de filiation... Avec une ironie terrible, Cronenberg dépeint son emprise sur une famille pourtant «respectable », mais qui, du jour au lendemain, va tomber dans un engrenage terrifiant. Le fils adolescent de Tom va en être l’illustration la plus frappante (aux sens propre et figuré du terme), luttant en vain pour ne pas endosser l’héritage... A l’heure où Bush Junior reprend une rhétorique infâmante et antédiluvienne pour ranimer une énième fois la violence qui fonda son pays, la vision de ce chef-d’oeuvre cinglant se révèle des plus salutaires. Sans conteste, «A History Of Violence» constitue un nouveau chaînon indispensable dans la litanie des grands films qui ont eu le courage de traiter à bras-le-corps cette thématique «honteuse».

 

Après l’avoir découvert, il ne restera plus qu’à courir acheter le DVD de «L’homme de l’Ouest», un western crépusculaire d’Anthony Mann, qui, près de cinquante ans auparavant, entonnait déjà la même antienne désenchantée!

Vincent Adatte

Aventures organiques

Canadien anglophone, David Cronenberg semble sorti de nulle part. L’auteur de «A History Of Violence» n’est pas un critique qui serait passé à l’acte, à l’instar de tant de ses pairs qui ont débuté à la même époque. Il n’a pas fréquenté une école de cinéma, ni ne s’est formé à la télévision. Il a surgi sans crier gare au seuil des années 70 en mijotant des petits films d’horreur répugnants et du même coup étrangement provocants («Parasite Murders», «Chromosome 3», «Scanners»). Alors que la plupart des spécialistes du genre se payaient une conduite en distillant un humour au second degré sur fond d’hémoglobine, Cronenberg gardait sans sourciller le moins du monde un esprit de sérieux impressionnant. Fidèle au genre, il a épuré toujours plus sa forme avec les années et s’est affirmé comme le grand cinéaste du corps, nous projetant dans des aventures organiques souvent jusqu’au-boutistes («Faux-semblants», «Crash», «eXistenZ», «Le festin nu») qui posent très crûment la problématique du devenir humain: quel avenir pour notre corps, notre cerveau, notre âme? Partant, Cronenberg est certainement le plus contemporain de nos cinéastes en exercice et, aussi, le plus dérangeant! En apparence, «A History Of Violence» et sa puissance généalogique s’écartent du genre d’anticipation auquel s’adonne habituellement notre visionnaire... Vraiment? (V. A.)

 


   
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