La Vie Protestante neuchâteloise
n° 180 • décembre 2005
Jubilation sicilienne
livres

Un roman mérite le qualificatif de «grand» quand il vous emporte. D’autant plus dur est alors, après la dernière page, le retour à notre propre réalité. Pareille épopée est promise à qui se plonge dans le dernier ouvrage de Goliarda Sapienza. Sa parution en Italie avait été pénible et longtemps renvoyée. Sa traduction française suscite l’enthousiasme de la critique.

La matière est riche et puissante d’évocation. C’est l’histoire d’une femme nommée Modesta. Née le 1er janvier 1900 dans la campagne sicilienne, elle traverse quasiment tout le XXe siècle, au gré des aléas sociaux et politiques de son île. D’une famille très pauvre, elle est, au seuil de l’adolescence, placée en couvent par sa mère. Son noviciat accompli, elle est appelée à devenir religieuse. Ce n’est ni son destin, ni sa vocation. Elle sortira dès lors de cette expérience avec un ressentiment tenace contre la religion catholique.

Grâce à la complicité intéressée de la soeur supérieure, elle échappe au couvent, et rejoint, près de Catane, une famille de la petite noblesse terrienne. Elle y tiendra compagnie à une jeune fille. Sa forte personnalité l’impose peu à peu dans ce milieu où se déroulera dès lors sa vie. Suite à un mariage avec le fils de la maison, par ailleurs simple d’esprit et tenu à l’écart, elle acquiert la qualité et le titre de «princesse». Elle devient le pivot d’une saga où s’entremêlent les générations, des filiations complexes et un grand nombre de personnages. En arrière-fond monte le fascisme, contré par l’opposition des communistes et des anarchistes. Avec ces derniers, Modesta entretiendra une certaine complicité.

Qui lui vaudra d’être emprisonnée pendant la guerre et jusqu’à la libération de la Sicile. Ces péripéties forment le tissu sur lequel Goliarda Sapienza inscrit un talent exceptionnel d’écrivain. Elle évoque admirablement les paysages de la Sicile, la fascination de la mer, la force d’une population très contrastée. Elle privilégie le rôle des femmes, soucieuses d’affirmer leur libération des carcans imposés par la société et la religion. Modesta est emblématique de cette liberté que doivent revendiquer les femmes pour leurs engagements personnels, familiaux et politiques, pour leurs corps aussi. Sa vie amoureuse et libertaire est décrite avec un réalisme qui surprendra certains. Elle est aussi une composante essentielle de la joie avec laquelle l’auteur veut voir son héroïne affronter les aléas de l’existence.

Goliarda Sapienza est morte en 1996, juste avant la parution du livre majeur de son oeuvre. Elle l’avait porté en elle pendant des décennies. Sans être une autobiographie, il est empli de son vécu sicilien et de ses propres aspirations à la liberté et à la joie.

Goliardo Sapienza

L’art de la joie

Ed. Viviane Hamy


Michel de Montmollin

   
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