La Vie Protestante neuchâteloise
n° 181 • février 2006
Je vous salue, Mary pleine d’hérésie
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Abel Ferrara s’empare du personnage de Marie-Madeleine pour tenter de renouer avec le pouvoir d’incarnation du cinéma. Forcément raté mais indispensable.

C’est le genre de film raté que l’on aime pourtant désespérément et dont on se désole qu’il attire si peu de spectateurs. Héroïnomane, scabreux, grandioquent, inégal, hors norme, Abel Ferrara pratique ce genre de ratage grandiose depuis ses débuts, au début des années quatre-vingt. Mais il se trouve que, pour rien au monde, je n’échangerai l’imperfection inquiète de «Nos funérailles» contre la perfection lisse et puritaine d’un Spielberg! Ferrara persiste et signe avec «Mary»...



Où est donc passée l’actrice Marie Pilesi (Juliette Binoche)? On l’a perdue de vue, juste après la fin du tournage du film «This Is My Blood», une adaptation passe-partout du Nouveau Testament réalisée par un cinéaste américain qui s’est arrogé le rôle de Jésus. Après avoir interprété le rôle de Marie-Madeleine, la comédienne s’est comme volatilisée! C’est sans doute à dessein que Ferrara a situé son prologue à Matera, la petite ville italienne où Mel Gibson a concocté son odieuse «Passion»...

Un an passe. On retrouve l’actrice en simple touriste dans les rues de Jérusalem. Encore imprégnée de son personnage, elle évolue dans un étrange entre-deux, une façon d’interrègne, «ni seulement sensible, ni seulement intelligible», dont la Magdaléenne aurait hérité de son compagnonnage avec Jésus...

Avec une audace qui le condamne à l’échec, Ferrara tente de matérialiser cet état perceptif où l’indécidable est roi... Ce faisant, il saisit à bras le corps la problématique qui fait du cinéma une pratique irrémédiablement «religieuse», en s’efforçant de renouer à tout prix avec le pouvoir d’incarnation de l’image.

«Comment échapper à la carte postale du lac de Tibériade et retrouver le choc de la révélation?»

A l’heure où la télé semble avoir réussi dans sa mission de désenchantement, la tâche du cinéaste se révèle ardue. Autrement dit, comment échapper à la carte postale du lac de Tibériade et retrouver le choc de la révélation... Ferrara y réussit par à-coups, en travaillant son médium comme un hérétique, en regard de l’orthodoxie cinématographique

Vincent Adatte



L'Evangile de Marie

Tout au long de l’écriture du scénario, Abel Ferrara dit s’être inspiré de l’«Evangile selon Marie», un texte gnostique datant du second siècle qui affirme que Marie-Madeleine avait reçu de Jésus un enseignement d’initié. Retrouvé en 1945 dans la bibliothèque égyptienne de Nag-Hammadi, cet écrit a été publié aux Editions Gallimard, avec une traduction du théologien français Jean-Yves Leloup (qui apparaît brièvement dans le film et joue son propre rôle). De manière emblématique, Ferrara en reprend l’une des scènes-clefs qu’il fait figurer dans le péplum réalisé par son alter ego. Confrontée aux apôtres, qui l’interrogent plutôt méchamment sur la nature de la relation qu’elle a pu entretenir avec Jésus, Marie-Madeleine leur administre tranquillement une leçon de théologie qu’ils jugent bien évidemment scandaleuse, dans le sens où l’ancienne pécheresse accrédite la thèse d’une foi qui emprunterait les voies de l’imaginaire, sans pour autant céder à la croyance aveugle. Sur le plan cinématographique, c’est là exactement la gageure qu’a tenté de tenir Ferrara! (V. A.)  

   
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