La Vie Protestante neuchâteloise
n° 182 • mars 2006
L’agonie de Swissair
cinéma

Un film reconstitue un de nos récents traumatismes nationaux. Evénement exceptionnel: bon vol à bord de «Grounding»!

Avant tout, «Grounding» est un film de producteur très admiratif de la manière dont Hollywood recycle en un temps record les grands événements de l’actualité. Plus que de la propagande, le très expérimenté Peter-Christian Fueter y voit une forme de thérapie cinématographique de masse qui permet de surmonter certains traumatismes collectifs. Non sans culot, il a choisi d’appliquer cette démarche très futée au désastre de Swissair, véritable «fleuron national». Le succès éclatant rencontré en Suisse allemande lui donne sans doute raison: une grande part des spectateurs de «Grounding» n’allaient que très rarement au cinéma, voire pas du tout!

«En refusant l’entrée dans l’EEE, le peuple a signé dès 1992 l’arrêt de mort du «fleuron national»»

Au-delà de son effet thérapeutique incontestable, reste à juger de la qualité intrinsèque du film qui, en deux heures, relate les «derniers jours» de Swissair (en fait les six derniers mois) qui aboutirent à l’humiliation du 2 octobre 2001. Basé sur des faits donc bien réels, le scénario en propose une interprétation fictive. Les spécialistes en facéties narratives appellent ce genre d’exercice de la «docu-fiction».

Sur le plan dramatique, le film présente un déséquilibre évident. Traitées de façon remarquable, toutes les scènes qui mettent aux prises les pontes des hautes sphères sont très crédibles. Le gotha des acteurs alémaniques a prêté son concours. Son interprétation des Suter, Corti, Dosé, et autres Ospel et Mühlemann se révèle plutôt jouissive. Aïe, Fueter s’est cru obligé d’émailler ce drame aussi feutré que glacial de scènes à la fonction clairement édifiante, qui montrent dans leur quotidien contrarié les petites gens de l’entreprise Swissair (hôtesses de l’air, mécaniciens, chefs de cabine, etc.). Cette mise en parallèle entre «décideurs» et futures victimes recelait un potentiel de cruauté sociale très intéressant. Las, c’était sans compter le côté terriblement cucul-la-praline de ces micro-fictions...

Vincent Adatte


Vers un cinéma suisse grand public?

«Grounding» est très loin de battre de l’aile! Après avoir connu un décollage fulgurant (plus de cinquante mille entrées après seulement quatre jours d’exploitation), le film a dépassé en Suisse allemande les prévisions les plus optimistes en termes d’audience. Ce beau succès populaire montre que Nicolas Bideau, notre nouveau Monsieur Cinéma, n’a pas tort lorsqu’il proclame urbi et orbi que le cinéma suisse peut toucher le grand public, à condition d’y mettre les formes. Ce phénomène est d’autant plus réjouissant qu’il ne semble pas isolé, à témoin les cinq cent mille spectateurs qui se sont déplacés pour découvrir l’excellent «Mein Name ist Eugen» (Prix du cinéma suisse 2006) qui sortira sous peu en version française en Suisse romande. Dans le milieu cinématographique, le triomphe de films plus ou moins formatés pour le succès fait craindre pour la survie du cinéma d’auteur. Il faudra beaucoup de pédagogie pour expliquer à ces esprits inquiets tout l’avantage politique que l’on peut tirer de cette «rentabilisation» des subventions de la Confédération. (V. A.)  

   
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