La Vie Protestante neuchâteloise
n° 187 • septembre 2006
Méfions-nous des classements!
édito

Les personnages douteux fascinent. Ils inquiètent, suscitent le trouble, entraînent le rejet ou même la haine, qu’importe: ils ne laissent pas indifférents. Attirants et repoussants: est-ce parce qu’ils choquent nos valeurs? Parce qu’ils titillent nos parts d’ombre ou des désirs inavouables? Difficile de démêler l’écheveau.
Qui se cache derrière le masque d’une mauvaise réputation? La question mérite d’être posée tant sont injustes les préjugés que nous sommes toujours prompts à reproduire. Rejeter serait trop simple, trop confortable. Méfions-nous des classements!

D’autant que le scélérat des uns devient souvent le héros des autres. Adulés et méprisés, les Napoléon et autres rois soleil. Tyrans par ici, princes brillants par là. La politique, la culture, aucun domaine n’échappe à la controverse des étiquettes: les Céline, Rushdie et autres marquis de Sade restent contestés. Que dire alors des Caïn et autres Judas? Bill Gates ou le voleur à la tire d’un marché du tiers-monde: à qui décerner la palme d’une réputation sulfureuse? Poutine, Chirac, Blocher... à chacun ses détracteurs et ses admirateurs. Et que penser du nouveau visage de Joseph Ratzinger maintenant qu’il porte calotte blanche? Que dire du parcours d’un Mitterrand, qui commencera son engagement politique auprès de Pétain à Vichy, conservera des relations amicales plus que douteuses et maniera à merveille, toute sa vie durant, la valse des masques pour multiplier les existences parallèles?

L’être humain n’est pas taillé d’un seul bloc. Chaque existence a ses méandres, ses grandeurs et ses vilenies. C’est vrai pour un saint comme pour celui - ou celle - qui est considéré comme suppôt de Satan.

Pour être du côté des «bons», il peut être présomptueux de s’aligner sur ceux qu’on admire... en prenant bien garde d’ignorer leurs défauts ou leurs errances. Il faut aussi douter de ceux qu’on affuble trop facilement d’une aura sans tache. Méfions-nous de ceux et celles qui font l’unanimité!

Aucun visage ne peut prétendre être lisse. Aucune destinée humaine n’est exempte de contradictions. C’est tout l’intérêt que présentent les personnages ambigus. Leur décalage est édifiant pour qui ne veut pas se contenter des apparences. Ils vivent peut-être une part de liberté que notre petite morale nous interdit. Ils se permettent des transgressions, certes choquantes, mais qui ont le mérite de susciter le débat. Quand Serge Gainsbourg brûle un gros billet de banque sur un plateau de télévision, l’artiste se place au sommet de son insolence. Le geste est jugé très sévèrement. Mais n’a-t-on jamais fait mieux pour contester le pouvoir idolâtré de l’argent? Ce coup d’éclat scandaleux donne à penser, à débattre: c’est utile dans un monde farci d’idées convenues.

«Il faut aussi douter de ceux qu’on affuble trop facilement d’une aura sans tache»

Adulées ou méprisées, impossible de faire tomber le masque pour découvrir le très fond des personnes. En fait, la vérité des êtres et des situations nous échappe. Comme la vérité sur nous-même d’ailleurs. «Dieu seul voit le fond des cœurs», dit un ancien cantique. Et s’il le fait, nous savons que c’est avec un regard de compassion. A hauteur humaine, il nous reste la magie des rencontres, avec tous leurs contrastes.

Cédric Némitz

   
   
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