La Vie Protestante neuchâteloise
n° 188 • octobre 2006
Repose en paix
édito

Certains les fuient, quelques-uns s’y complaisent, la plupart les ignorent. Notre époque n’aime pas les cimetières. Peut-être parce qu’ils rappellent trop crûment au consommateur - qui finit par se croire immortel à force de pouvoir satisfaire tous ses désirs - que la vie ne s’achète pas. Et qu’elle a une fin.
Nous consacrons un dossier à ces lieux particuliers. Non par amour du macabre, mais parce que toutes les civilisations ont accordé une grande importance à l’ensevelissement de leurs morts, et parce qu’ils sont riches en enseignements.
Visite guidée dans un monde à part.
Qui dit cimetière dit légendes et rumeurs. Qui n’a pas entendu parler de mystérieux feux follets dansant sur les tombes (en réalité, un phénomène tout à fait normal de décomposition), de cadavres retournés ou ayant gratté la terre, de morts réanimés juste avant d’être inhumés? Ces anecdotes expriment l’angoisse diffuse que chacun ressent face à l’inconnu, à cette limite ultime qu’il devra franchir un jour.
Les cimetières offrent également un large reflet de la réalité sociale. Si aujourd’hui, la tendance est plutôt à l’uniformisation des tombes ou à la fosse commune, il n’en a pas toujours été ainsi. Les signes extérieurs de richesse et les inégalités se perpétuaient jusque dans la mort. Pour s’en convaincre, pas besoin de se rendre aux pyramides des pharaons. Il suffit d’entrer dans les cimetières de la région, où les grandes familles bourgeoises ou industrielles reposent dans des tombes plus imposantes et en matériaux plus nobles que celles destinées au commun des mortels, comme pour attester d’une supériorité éternelle.
Et puis, il y a les coins consacrés aux enfants, rappelant le temps pas si lointain où la mortalité infantile touchait une grande partie des familles.

Il y a aussi les épitaphes, tour à tour neutres, conventionnelles, déchirantes ou pleines d’humour, comme celle de Mathurin Régnier (1572-1613): «J’ai vécu sans nul pensement, me laissant aller doucement à la bonne loi naturelle. Et si m’étonne fort pourquoi la mort osa songer à moi qui ne songeai jamais à elle»; celle de Jacques Du Lorens (1580-1665): «Ci-gît ma femme! Ah! Qu’elle est bien. Pour son repos et pour le mien!»; celle de Rivarol: «Ci-gît Antoine, Comte de Rivarol (1753-1801), la paresse nous l’avait ravi avant sa mort»; ou cette épitaphe anonyme gravée au Père Lachaise: «A mon mari, mort après un an de mariage. Sa femme reconnaissante».

«Paradoxalement, la visite d’un cimetière ne rime pas forcément avec tristesse»

Et si l’on veut se convaincre de l’absurdité de la guerre, il y a les cimetières militaires, avec leurs simples croix alignées au garde-à-vous, où reposent ces innombrables jeunes gens tombés au casse-pipe, et qui laissent une irrémédiable impression de gâchis.
Paradoxalement, la visite d’un cimetière ne rime pas forcément avec tristesse. La sérénité et le silence qui y règnent, même s’ils sont non dépourvus de mélancolie, ont un je-ne-sais-quoi de rassurant et de dédramatisant. Comme si, de leurs tombes figées, les morts nous lançaient un message muet, plein de douceur, signifiant: «Nous vous précédons dans la mort. N’ayez pas peur, il n’y a rien à craindre. Toutes les larmes de nos yeux ont été essuyées; ici, il n’y a plus ni deuil, ni cri, ni souffrance. Nous sommes bien. Nous sommes en paix.»

Corinne Baumann

   
   
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