La Vie Protestante neuchâteloise
n° 191 • février 2007
Une question de point de vue cruciale
culture

«Lettres d’Iwo Jima» va parachever un diptyque commencé avec «Mémoires de nos pères». A septante-six ans passés, Clint Eastwood remet en question un genre clef du cinéma hollywoodien.

Le 21 février sortira le deuxième volet d’un diptyque cinématographique qui changera sans doute la face du film de guerre, un genre cinématographique grevé de sous-entendus, dont l’efficacité idéologique repose sur un principe simple, la stricte observance d’un point de vue unilatéral, le plus souvent celui des vainqueurs. 

Cinéaste majeur de l’histoire récente du cinéma américain, Clint Eastwood brise ce clivage dévastateur en consacrant successivement deux films à la sinistre bataille de l’île de Iwo Jima. En février 1945, les Américains y assiégèrent près de vingt mille Japonais qui résistèrent jusqu’au dernier homme. Au prix de combats terrifiants, les marines s’emparèrent de ce lieu stratégique qui leur servit ensuite de base pour bombarder le Japon.

Intitulé en français «Mémoires de nos pères» («Flags of Our Fathers»), le premier volet a occupé nos écrans à la mi-octobre. Sans vedettes, mais avec les moyens d’une superproduction (une sacrée prise de risque!), il nous fait adopter le point de vue américain, en centrant son récit sur une photo truquée qui fit le tour du monde; on y voyait six marines dresser le drapeau de la victoire sur la colline de Suribachi.

«Lettres d’Iwo Jima» («Letters From Iwo Jima») délivre l’autre version de la tragédie d’Iwo Jima, toujours filmée par le réalisateur de «Million Dollar Baby», mais, cette fois, du point de vue nippon. Tourné en japonais, ce contre-champ indispensable est basé sur des centaines de lettres que l’on retrouva des décennies plus tard, enterrées dans le sable noir de l’îlot volcanique. Elles ont permis de sortir de l’anonymat tous ces hommes qui savaient qu’ils n’y survivraient pas!

Cette double vision d’un seul et même événement a pour effet de désamorcer net toute récupération politique ou patriotarde. Elle donne la primauté à l’altérité nue. Aussi effarante soit-elle, elle nous rappelle que la voie malaisée de l’humanisme commence par là… Chapeau Clint!

Vincent Adatte

   
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