La Vie Protestante neuchâteloise
n° 193 • avril 2007
Respirer ou tricher
édito

L’honnêteté a mauvaise presse, ça fait ricaner, c’est ringard. A la table du café du Commerce, les arguments pour biaiser ne manquent pas: puisque les trous de nos systèmes légaux et de consommation permettent de tricher, voire incitent aux magouilles de toutes sortes, petites et grandes, pourquoi s’en priver? D’ailleurs, tout le monde le fait: il y a les petits fraudeurs à l’assurance – «personne n’y voit rien!» –, la caissette du journal du dimanche que l’on «oublie» de payer. Et ne parlons pas de l’honnêteté en politique. C’est bien connu, «Ils font ce qu’ils veulent, ce sont tous des pourris». C’est comme si le grand nombre de profiteurs justifiait le droit de chacun à leur emboîter le pas! Alors forcément, quand un honnête homme ou une honnête femme se pointe à l’horizon, ça dérange la tendance malhonnête qui sommeille en chacun de nous et qui ne demande qu’à se réveiller. D’où ce mépris condescendant qui cache peut-être un profond malaise: la difficulté d’être soi.

«L’honnêteté, c’est juste une question entre moi et… moi !»

J’avais une grand-tante argovienne, qui possédait une petite épicerie comme on n’en voit plus de nos jours, avec un incroyable fouillis d’objets et de denrées. La tante Lydia était très pieuse et tenait l’honnêteté pour une valeur essentielle. Régulièrement, elle se faisait voler par des clients persuadés que la vieille dame ne remarquait rien. Jamais elle n’a fait une remarque à quiconque, même si cela se passait sous ses yeux. A sa famille, mal à l’aise, qui lui demandait de sévir, voire d’appeler la police, ou au moins de faire la morale aux voleurs pour qu’ils cessent de profiter d’elle, elle répondait invariablement: «C’est eux qui savent, c’est pour eux qu’ils le font». Longtemps, j’ai pensé qu’elle était victime de cette pseudo charité chrétienne qui veut que l’on soit gentil avec tout le monde, quitte à se faire danser sur le ventre. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris qu’il n’en était rien.

Son attitude allait bien au-delà d’une morale vertueuse: elle considérait ses clients comme des adultes responsables et ne tenait pas à s’immiscer entre eux et leur conscience. S’ils voulaient la voler, c’était leur problème et non le sien. Plutôt que de les renvoyer à se conformer à l’ordre social, elle les renvoyait à eux-mêmes, de même que sa famille et ses amis. Elle ne s’est certes pas enrichie avec son épicerie et elle n’avait rien d’un justicier. Mais quitte à perdre de l’argent, elle préférait rester fidèle à ses principes.
Les articles de ce dossier le confirment: l’enjeu de l’honnêteté, c’est la fidélité ou la trahison de soi, la lucidité ou la fuite. L’honnêteté ne rapporte ni argent ni honneurs, c’est juste une question entre moi et moi: vaut-il mieux vivre sournoisement ou la tête haute, se biaiser ou s’affronter tel que l’on est?
La réponse ne va pas de soi. Il est parfois dangereux, voire subversif d’être honnête: refuser les compromis, les petites trahisons, et se moquer du qu’en dira-t-on, ça dérange le conformisme ambiant qui veut que plus il y a de tricheurs, mieux l’on se sent approuvé dans ses petites lâchetés quotidiennes.
Jésus de Nazareth a payé de sa vie cette honnêteté face à soi-même et aux autres. En prônant une lucide estime de soi à partir de l’acceptation de ses défauts, en appelant chacun à se confronter non pas à une norme sociale ou morale, mais à soi-même, sans paravent ni tricherie, il a touché l’homme au plus profond, là où ça fait mal, ce qui a provoqué une levée de boucliers de refus et de haine, qui l’a conduit où l’on sait.
Son message nous invite à croire qu’il vaut la peine d’essayer, malgré les obstacles et les réactions étonnées, fâchées ou franchement méprisantes, juste pour le plaisir de se faire face dans la glace sans devoir fuir son propre regard, en «prenant le temps de vivre amicalement avec soi-même».

Corinne Baumann

   
   
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