Le passé interpelle le présent
projet d'Eglise

Noëlle-Laetitia Perret publiait, l’an dernier, un ouvrage à la fois minutieux et sensible sur les tenants et les aboutissants de la séparation entre «nationaux» et «indépendants» de 1873 et leur réunion en 1943. Responsable des ministères de l’EREN, le pasteur Nicolas Cochand s’interroge sur les nouvelles fusions que l’institution pourrait avoir à envisager à l’avenir.

L’ouvrage de Mme Perret est passionnant pour un lecteur proche de l’Eglise. Il se lit comme une chronique, décrivant clairement les enjeux des débats et dressant des portraits attachants des protagonistes. Il suscite de nombreuses réflexions sur la situation actuelle de l’Eglise. J’en évoque ici quelques-unes. Je commence par l’idée même de rapprochement menant à la fusion. Elle semble faire partie d’un lointain passé. Elle pourrait être remise à l’ordre du jour. Y a-t-il, aujourd’hui, des frontières héritées qui n’ont plus lieu d’être? Ne serait-il pas temps de remettre en cause d’autres divisions? Je lance deux pistes.

Vers de nouvelles fusions?
Une première frontière est géographique. Certes, la Suisse est fédéraliste et les situations cantonales diffèrent. Notre Eglise restera neuchâteloise, mais est-ce pour autant sa limite intangible? Elle devient si petite! Quelques voix isolées suggèrent d’entamer des discussions avec nos voisines. Est-ce si invraisemblable d’imaginer, par exemple, une Eglise réformée évangélique des cantons de Neuchâtel et de Fribourg étroitement associée à sa grande sœur bernoise?



Une deuxième frontière se situe au sein du protestantisme. Une révolution est en train de se produire: les Eglises membres de la Fédération évangélique neuchâteloise ont adressé à l’Etat une demande de reconnaissance, telle qu’elle est possible selon la nouvelle constitution cantonale. C’est le signe que des changements importants sont en cours dans ces Eglises, qui montrent une volonté de collaborer entre elles et de s’intégrer dans la société. Ne devrions-nous pas être plus attentifs à ces signes d’ouverture? J’observe qu’en France, par exemple, l’Eglise réformée collabore avec les Eglises évangéliques au sein de la Fédération protestante de France, et que c’est cette dernière qui se présente comme interlocutrice de l’Etat au nom des protestants.

Un espace de liberté et de sécurité
Dans le mouvement vers la fusion qui donna naissance à l’EREN, chacun a dû faire un bout de chemin et mettre en débat des éléments qui lui tenaient à cœur. Ce fut parfois douloureux. Grâce à ce remarquable travail, nous bénéficions aujourd’hui encore d’un acquis que j’aimerais souligner. Une grande force de notre Eglise de tradition réformée est précisément d’offrir un espace de discussion, de dialogue et de confrontation des idées.

Au moment où le monde contemporain oscille entre le désert spirituel et la jungle religieuse, notre Eglise peut offrir un espace de liberté et de sécurité. Elle a la vocation d’être ce lieu où il est possible d’aborder les questions devenues taboues dans la société. L’Eglise propose un espace protégé qui permet d’entrer en discussion sur des questions qui touchent à la vérité et au sens, sans se heurter immédiatement au jugement de la pensée unique.

L’EREN entend mettre en valeur la qualité de membre et souligner les droits et devoirs que cela implique. En relisant l’histoire de la fusion, on comprendra qu’être membre de l’EREN, c’est accepter d’entrer dans l’espace créé par la présence de plusieurs sensibilités spirituelles et de plusieurs manières de vivre sa foi, dans une logique de respect mutuel et de collaboration plutôt que d’exclusion.

Perdre de l’influence pour retrouver du crédit
Le contraste le plus frappant est sans doute le rapport à la société. Aujourd’hui, l’EREN n’est plus l’Eglise de tous. Pour l’avoir longtemps ignoré, elle est contrainte de s’adapter très rapidement à sa situation minoritaire dans une société pluraliste. Je juge cette évolution salutaire. Faut-il vraiment regretter le temps où l’influence découlait naturellement d’une situation dominante, pour ne pas dire écrasante?

La perte d’influence permet au contraire de redécouvrir le cœur de notre mission: être témoins du Christ, proclamer son message et célébrer sa présence. Etre Eglise réformée, aujourd’hui comme hier, c’est nous mettre au service de celui qui se donne comme parole à interpréter, de celui qui se révèle proche et fragile, de celui qui nous engage à conformer notre vie à l’Evangile, dans la construction provisoire, toujours à reprendre, d’une communauté chrétienne ouverte. La fidélité réformée n’est ni nostalgique ni défensive. Elle est à l’écoute de la parole qui donne vie, elle est orientée vers la rencontre espérée.

Nicolas Cochand
(Photo: P. Bohrer)



Faculté de théologie:
respecter le partenaire ecclésial

La Faculté de théologie a constitué un élément de discussion important au moment de la fusion. Neuchâtel comptait deux Facultés, qui furent réunies en une seule. Bientôt, elle aura peut-être disparu. Déjà, elle n’offre plus une formation complète. Sans doute l’évolution est-elle bonne et nécessaire. La spécialisation de «notre» Faculté dans le domaine de la théologie pratique contribue à offrir une formation théologique de qualité en Suisse romande.



Mais alors que le concordat entre les Eglises reconnues et l’Etat prévoit que la Faculté de théologie fait l’objet d’une convention entre l’Université et l’EREN, cette évolution s’est faite sans que notre Eglise soit intégrée dans le processus. Dans les temps qui viennent, les protestants neuchâtelois accepteront-ils que l’avenir de la Faculté se décide hors de toute concertation avec les instances de notre Eglise? Prendront-ils le risque d’attendre sans mot dire le jour où elle sera sacrifiée sur l’autel de la rationalisation? Entendons-nous bien. Je ne demande pas qu’on s’oppose à une évolution intelligente. Mais je demande que le partenaire ecclésial soit respecté, comme le prévoit le concordat adopté par le Grand Conseil, dans la recherche d’une solution assurant une formation théologique de qualité. Après tout, les Eglises sont les employeurs potentiels de la majorité des étudiants en théologie. Il est de l’intérêt même des Universités que la formation qu’elles dispensent offre des garanties de qualité au partenaire ecclésial. (nc)