La Vie Protestante neuchâteloise
n° 194 • juin 2007
Les migrantes prises en compte
social

Karin Phildius Barry évoque les quatre premières années du centre Haut Récif, ce lieu de rencontre et d’échanges destiné aux femmes migrantes des Montagnes neuchâteloises. Interview.

La VP: Quels sont les objectifs de l’association Haut Récif?
Karin Phildius: Sa mission peut se résumer ainsi: favoriser l’intégration des femmes migrantes et de leurs enfants par l’apprentissage de la langue et stimuler les échanges, le partage des expériences et du savoir entre femmes d’origines diverses, dans un cadre chaleureux et serein, respectueux des différences.

La VP: Quelles activités ont lieu à la rue du Doubs 32?
K. P.: C’est un vrai lieu de vie! Chaque semaine, pas moins de cent quarante femmes et une trentaine d’enfants de quarante nationalités différentes s’y rencontrent. Pendant que leurs mamans suivent les cours, les enfants jusqu’à six ans sont pris en charge ensemble, ce qui constitue très souvent leur première expérience de socialisation en dehors de leurs familles.
Si l’acquisition d’un certain savoir joue un rôle important – cours de français, formation pour femmes de ménage, cours de santé, de connaissance de la société suisse, etc., Haut Récif ne se veut pas seulement école de langues ou centre de formation. Les personnes du comité sont en effet convaincues que l’aspect convivial et informel des échanges est primordial pour un «bien vivre ensemble» et pour l’intégration de ces femmes.

La VP: Quelles sont les ressources en personnel et financières du centre?
K. P.: Le comité assume les nombreuses tâches administratives. Pour le travail sur le terrain, il a la chance de pouvoir s’appuyer sur une équipe composée d’une trentaine de bénévoles et de cinq salariés totalisant un poste à 100%. L’association reçoit des dons de la Confédération, du canton, de la commune et d’organismes privés comme la fondation Fondia, gérée par la FEPS (Fédération des Eglises protestantes de Suisse) pour des projets sociaux en lien avec les paroisses.

La VP: Votre implication dans le lancement de Haut Récif faisait-elle partie intégrante de votre travail?
K. P.: Mon cahier des charges prévoit une présence auprès des migrants, des réfugiés et des chômeurs. Mais la mise sur pied d’un tel lieu dépassait une simple présence. J’ai en fait assumé la présidence de l’association dès ses débuts, mandat qui a jusqu’ici émargé à mon cahier des charges.

Je suis très reconnaissante à la paroisse réformée de La Chaux-de-Fonds d’avoir su discerner les enjeux d’un tel projet et de m’avoir ainsi «prêtée» pour en assurer le lancement avec une équipe motivée.

La VP: La société compte-t-elle encore sur l’engagement social de l’Eglise?
K. P.: Vu les échos des différentes personnes que j’ai rencontrées, du milieu politique, associatif ou de nos milieux d’Eglise, je suis convaincue que le rôle de l’Eglise ne se limite pas à «faire des cultes» et accomplir des actes ecclésiastiques. Sa mission consiste aussi à ouvrir ou à s’immiscer dans des espaces «entre-deux», où peut se vivre une forme de gratuité dans une société de plus en plus compétitive et de plus en plus intolérante. Je suis frappée de constater que nombre de bénévoles qui s’engagent à Haut Récif sont ou ont été des paroissiens engagés. Ces derniers déclarent volontiers qu’«ici ce qu’on fait est utile et nous apporte du plaisir».
Au moment où l’Eglise Réformée Evangélique Neuchâteloise (EREN) s’interroge sur ses priorités, j’espère que l’ouverture à un monde toujours plus interculturel sera de leur nombre. J’apprécie tout particulièrement la façon dont Enzo Bianchi nous y invite: «En ces temps nouveaux, pour être des hommes et des chrétiens authentiques, il nous faut devenir compétents, fins connaisseurs de la diversité, exercés à reconnaître l’altérité, capables de rencontres, donc de communication avec des hommes et des femmes issus d’autres cultures, riches d’autres expériences et dont les chemins sur lesquels ils s’aventurent ne sont pas les nôtres. (…) Les autres ne sont pas l’enfer, pour reprendre l’expression de Jean-Paul Sartre: les autres sur cette terre sont notre bonheur».
(E. Bianchi, Comme un étranger, p. 23-24, Cerf, 1997)

Propos recueillis par Pierre-Alain Heubi
(Photo: P. Bohrer)

   
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