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Le numéro 4 de la revue La Chair et le souffle articule ses contributions autour du thème: «Pourquoi vivre? Sens et non-sens de l’existence». Voici donc un thème de spiritualité générale. Personne ne peut prétendre avoir le monopole ni de la question ni des réponses. Et la tradition chrétienne est une des voix du chœur discordant qui s’en préoccupe. La revue essaie de saisir plusieurs de ces voix pour permettre au lecteur d’en dégager l’unisson et les discordances.
Les contributions qu’on y lira sont reliées soit à des expériences soit à des auteurs, soit à une réflexion générale autour de la question. Les expériences sont de celles qui poussent les êtres à leurs limites: l’alcool, le suicide, l’extrême précarité de la rue.
L’inclusion et l’exclusion se croisent dans la rue
Gottfried Hammann passe son temps de retraité dans la rue à Lausanne, en tant qu’aumônier. De l’auditoire universitaire à la rue, le contraste paraît saisissant: il y prend des leçons de survie. Il s’efforce de se comprendre face à ceux qu’on désigne comme marginaux. Et ses observations culminent dans une sorte de cri: pour que nous nous comprenions nous-mêmes face à son témoignage, en référence à la foi chrétienne. Il nous invite à revoir la frontière entre inclus et exclus, donc aussi entre sens et absurdité.
Suicide: du jugement au mystère
Les jugements explicites et implicites sur le suicide sont généralement assez tranchés. Mais qui vit le suicide à travers un proche éprouve leur caractère abstrait. Lytta Basset s’efforce de rectifier cette frontière en préservant le caractère de mystère de l’acte d’un être qui s’ôte la vie. Qu’est-ce donc qui nous garantit que cette forme de mort est une déclaration de non-sens plus intense que celle d’une mort «naturelle»?
Alcoolisme et spiritualité chrétienne
Le fléau de l’alcoolisme a conduit, dans les années 1930, à la création du mouvement des Alcooliques Anonymes qui connaît d’étonnants succès dans le rétablissement de personnes qui sont allées toucher leur fond d’existence dans la bouteille.
L’examen des textes, des influences et des pratiques qu’entreprend Ivan Marcil montre que c’est bien la condition humaine et son essence spirituelle qui sont aussi ici en jeu. Dès lors, quel pont peut-on imaginer vers la tradition chrétienne?
Les trois expériences concrètes dont il est question font apparaître, dans les limites de la condition humaine, l’alternance du sens et du non-sens qui caractérise la condition humaine. Elles sont révélatrices d’un relèvement possible.
De Paul Tillich à Jean-François Malherbe
Un exemple théologique et deux exemples philosophiques montrent que la question spirituelle par excellence est attachée à la démarche de la pensée dès qu’elle s’intéresse aux spécificités de la condition humaine. La pensée du théologien Paul Tillich, qui se dégage à partir de la Première guerre mondiale, qualifie l’expérience du néant de fondamentale. Seule l’irruption de l’inconditionné, qui trouve sa perfection dans la figure de Jésus-Christ, peut transformer cette expérience du néant en expérience de la réalité. Marc Dumas insiste sur le fait que l’expérience du néant n’est alors pas effacée, mais transformée.
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Le matérialisme paraît à première vue aux antipodes du souci spirituel. Erreur! nous dit Jean-François Malherbe, à propos d’Epicure (et de Lucrèce). Il en reconstitue minutieusement la démarche intellectuelle et la doctrine, de sorte à nous montrer que l’habituelle opposition entre un matérialisme (méprisable) et la noblesse d’une vie spirituellement orientée ne tient en rien. La visée du matérialisme est un bonheur qu’on pourrait se dispenser de négliger ou de prendre de haut. Le matérialisme constitue une forme de sagesse.
Laurent Gagnebin revient sur un auteur dont il aura côtoyé l’œuvre et la pensée sa vie durant: Jean-Paul Sartre. La vie humaine commence de l’autre côté du désespoir et de Dieu. Là, dans un espace sans protections artificielles, l’homme peut exercer une liberté exigeante, difficile, périlleuse. Il n’y niera pas les nécessités et les contraintes, mais il les assumera dans sa liberté, il les fera siennes et ainsi donnera un sens à son existence. Gagnebin nous montre tout cela à travers l’œuvre philosophique et littéraire de Sartre, en particulier d’un texte habituellement moins connu: Bariona, la pièce de théâtre que Sartre avait écrite pour fêter Noël en captivité avec ses camarades codétenus.
Si la vie humaine n’a pas de sens, nous en sommes réduits à chercher des satisfactions. C’est ce que tente Ivan Karamazov (l’un des Frères Karamazov de Dostoïevski) dans ses considérants à l’intention de son frère Aliocha: le problème du Mal est ce qui ôte toute possibilité de réponse au pourquoi de la vie. J’essaie de vous montrer en réponse que la foi chrétienne ne consiste pas dans une explication du Mal ou dans une réponse générale à la question du sens: elle tient dans une prise en charge courageuse et confiante qui ne nie ni ne dédaigne l’existence du Mal et de l’absurde.
Nous sommes là au centre de la vie spirituelle des humains. Le parti pris pour la foi chrétienne ne se justifie qu’en dialogue serré avec d’autres.
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Pierre-Luigi Dubied,
théologien
(Photo: P.Bohrer)
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